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'an
40 av. J.C., Octave
se vit attribuer la Gaule. Il y séjourna un temps, revint en -35/34,
et lorsqu'en -27, il fut proclamé Auguste et prince du sénat,
son premier soin fut de donner à celle-ci une organisation stable
permettant de mieux la contrôler : il effectua le recensement
de sa population et en fit dresser le cadastre. Dès ce moment,
les noms celtiques commencèrent à disparaître pour être remplacés
par des appellations romaines.
Cependant,
peut-être par respect pour le courage et le malheur des vaincus,
Autricum et Cénabum conservèrent leurs noms quelques temps encore.
Les carnutes gardèrent également plus longtemps que les autres
leur religion, leurs rites et leur magistrature, restant ainsi
étrangers au "mouvement civilisateur" que leur apportait
Rome à leur corps
défendant !
La
Gaule fut
administrativement
divisée
en quatre parties
: la Narbonnaise, l'Aquitaine agrandie des Pyrénées aux abords
de la Loire, la Belgique, et la Lyonnaise étirée entre
Loire et Seine jusqu'à la pointe de Bretagne. Les pays du Val
de Loire étaient inclus dans cette dernière province et la cité
tourangelle de Caesarodunum en devint la préfecture.
Parallèlement
au développement des villes, Octave-Auguste et son gendre Agrippa
mirent en uvre un vaste programme routier destiné à faciliter
les déplacements des légions romaines et des marchandises. Certes,
la Gaule disposait déjà d'un réseau étendu de voies de communications
entretenues, équipées des relais nécessaires aux échanges commerciaux,
dotées de péages aux passages des frontières et des cours d'eaux,
mais les ingénieurs romains s'attachèrent à élargir et à construire
en dur une vingtaine de voies existantes. Les principales partaient
de Lyon en étoile et joignaient Saintes, le Rhin, Marseille, ou
l'océan atlantique.
La
première de ces voies qui nous concernent partait de Lyon et pénétrait
en territoire carnute peu après Gien. Suivant cette route, nous
trouvons Cenabum (Orléans), et Caesarodunum (Tours). Partant de
Tours, de grandes voies se dirigeaient vers Suindunum (Le
Mans), et vers Cenabum par la rive droite de la Loire. Au départ
de Cenabum, la voie de Lutétia (Paris) se dessinait.
Saumur
occupait déjà une position intéressante sur la Loire où aboutit,
au pied d'une colline abrupte, la vallée du Thouet, grand axe
de pénétration nord-sud reliant depuis la préhistoire les vallées
du Lot et de la Dordogne au bassin parisien.
Des traces d'un "oppidum" gaulois, armes et poteries,
ont été trouvées sur la colline où s'élèvera plus tard le château.
Ces petits
fortins se rencontraient souvent, en Gaule, sur les hauteurs de
collines naturelles mais aussi sur des buttes artificielles quand
la nécessité se faisait sentir de protéger un pont ou un gué.
Par exemple, il en existait un au lieu-dit Magdunum (Meung-sur-Loire).
*
Deux
générations s'étaient écoulées depuis la chute d'Alésia. La nation
gauloise se repeuplait lentement tandis que l'administration romaine
se mettait en place, et avec elle son cortège de législateurs,
son mode de vie et ses cultes païens, ses colons et ses techniques,
et sa fiscalité !...
Les
désastres de la guerre furent presque dépassés par l'insatiable
avidité des gouverneurs et agents du fisc romains, particulièrement
sous Tibère,
qui rendit la situation tellement intolérable qu'un nouveau soulèvement
eût lieu. Il fut vite réprimé, et le règne suivant, de l'empereur
Claude,
fut plutôt marqué par une "bienveillante" extension
à un grand nombre de villes gauloises des privilèges appartenant
aux cités romaines. Il est vrai qu'il mettait à cette faveur une
sacrée condition : l'abandon du culte druidique !... C'est-à-dire
l'abandon de tout le système de la culture celte et du rôle social
de première importance qu'y jouaient les druides,
considérés par Rome comme subversifs.
Nos
carnutes évidemment refusèrent, et cette résistance amena Claude
à expulser manu-militari les druides de tout le territoire celtique.
Ils trouvèrent refuge en Armorique, en Germanie, et en Irlande...
*
Au
premier siècle après J.C., les Turones (Tours) obtenaient le statut
avantageux de "cité libre", les autres cités dépendaient
directement du pouvoir impérial et étaient soumises à l'impôt.
La richesse de la Gaule provenait de sa production agricole, avant
tout céréalière, d'où la prospérité de Cenabum (Orléans), le grand
marché des Carnutes exploitants de la Beauce. Sans les réserves
de grain et de fourrages qu'il trouva sur place, César n'aurait
sans doute pas pu conquérir le pays, et imposer la culture latine,
mais il est une autre culture que les romains nous ont apportée
: celle de la vigne. Les gaulois s'y adaptèrent très vite, et
inventèrent un instrument qui va révolutionner
les procédés de vinification et de transport : le tonneau en bois
de chêne cerclé de fer. Les vignes de Bourgogne, d'Anjou, de Touraine
datent de cette époque (IIe siècle après J.C.).
La
navigation sur la Loire était intense. Les gabares et les futreaux
remontant le fleuve à la voile amenaient dans la région des quantités
de produits : hommes, marchandises, pieux, marbres, meules, poteries,
amphores de vin italien ou d'huile ibérique, minerais de plomb
et d'étain de Bretagne ou des îles britanniques, produits
de la mer, sel, poisson, coquillages, etc... Elles en remportaient
du vin en bariques, des cuirs, des céréales. Un véritable commerce
d'import-export !... Située au point le plus septentrional de
la Loire, au début des plus courts chemins de charroi vers
le nord, Orléans devint à l'évidence un port important.
À
partir de 258, survinrent les incursions de pirates FRANCS
ou Saxons venant de la Mer du Nord par voie maritime et remontant,
six siècles avant les vikings, la Loire et ses affluents. En 260/262,
les Francs parurent à Jublains, au Mans, à Tours. Les enfouissements
de trésors (ceux qu'on a retrouvés depuis) se multiplièrent après
270, indiquant une grave montée des périls qu'accélérait la décadence
de l'empire gallo-romain.
Dès
275, les pillards étaient partout. Francs et Alamans,
arrivant par voie terrestre, rejoignaient aux environs d'Orléans
(Cenabum, rebaptisée Aurélianis en hommage à Marc-Aurèle),
les bandes francques et saxonnes parvenues de la mer jusque là.
Les villes riches étaient des cibles de choix, et leur abord facile
exposait en premier lieu les cités de Loire.
La
misère qui s'ensuivit et la fuite d'une grande partie des populations
des cités entraînèrent un resserrement des superficies locales
des villes, à l'intérieur de leurs fortifications : 25 hectares
à Orléans (Aurélia), 9 Ha à Angers, 6 Ha à Tours (Caesarodunum).
On voit qu'à cette époque, Orleans était
déjà LA grande cité sur la Loire.
*
Pendant
ce temps, vers 312 à Rome, l'empereur Constantin
avait trouvé judicieux d'autoriser la pratique du culte chrétien
dans tout l'empire (édit de Milan). La foi nouvelle qu'il avait
adoptée lors d'une bataille, et qu'avait adoptée aussi sa mère
servait admirablement ses ambitions politiques. Les premiers disciples
avaient fait leur oeuvre, il y avait maintenant d'innombrables
petites communautés chrétiennes dans tout l'empire, et tous ces
gens pouvaient représenter une force non négligeable pour un politicien
avisé.
Dès
le premier siècle, de nombreux missionnaires débarquant de Palestine
ou de Grèce avaient essaimé en Provence et en Languedoc (alors
même que Néron faisait incendier Rome et en accusait les
chrétiens) et étaient parvenus assez facilement à semer la
"Bonne Parole" parmi les peuples d'origine celtique,
d'où le druidisme avait été banni par Rome mais dont les conceptions
étaient proches du monothéisme. Les assemblées de chrétiens, bien
qu'illicites, étaient donc déjà assez répandues au temps de Constantin
et avaient déjà leurs lieux de culte appropriés, généralement
des cryptes ou des catacombes, lieux souterrains à la fois
discrets et propices au recueillement.
À
la suite de la décision de Constantin d'autoriser officiellement
ce culte nouveau, quelques évêques envoyés par le Saint-Siège
et ayant mandat
consulaire de l'empereur, se répartirent la tâche de constituer
des diocèses en regroupant les églises primitives disséminées
dans les différentes parties de la Gaule (Les limites de ces diocèses,
calquées sur le découpage administratif romain sont toujours
en vigueur de nos jours). Ils s'acquittèrent, semble-t-il, fort
bien de leurs missions puisque, en quelques dizaines d'années,
une grande partie de la population autochtone avait ouvertement
adhéré à la nouvelle religion. Avait-elle encore vraiment le choix
puisque le christianisme était devenu religion d'état, tandis
que le druidisme était banni des Gaules ? Toujours est-il que
lorsque survinrent les invasions des "barbares"
(mot signifiant : étrangers), et les "bagauderies" qui
s'en suivirent (révoltes des populations gauloises appauvries),
nombre de chrétiens faisaient partie des révoltés.
Evortius,
qui à Orléans venait de se faire élire évêque (par acclamations
des fidèles, à cette époque - 330 ap. J.C.) et que l'on nommera
plus tard Saint-Euverte, et Martinius,
à Tours, qui deviendra Saint-Martin, participèrent activement
à la démolition des édifices romains et des temples paganistes,
symboles de la Pax Romana et construisirent, l'un la première
église Sainte-Croix
à Orléans, l'autre les bases de l'abbaye
de Marmoutier
.
*
La légende
rapporte que Saint-Martin, considéré
comme le plus grand évêque des Gaules, était auparavant légionnaire
de Rome lorsque, rencontrant sur sa route un mendiant transi de
froid, il coupa son manteau en deux avec son épée pour en donner
la moitié
au pauvre homme. Dans la nuit, il vit en songe le Christ revêtu
de sa moitié de manteau. Touché par la grâce, il se fit baptiser
et commença son apostolat.
Il fonda dans
le Poitou, à Ligugé,
le premier monastère en Gaules, et sa foi, sa charité,
le firent connaître très loin. Les habitants de Tours en 372,
vinrent lui demander d'être leur évêque et il couvrit la Touraine
d'églises et de chapelles.
À sa
mort, en novembre 397, les moines de Marmoutier et de Ligugé se
disputant son corps comme relique, les tourangeaux profitèrent
de la nuit pour l'enlever et l'emmener à Tours. Un miracle survint
alors : sur le parcours de la barque qui emportait les restes
du saint, les arbres se mirent à reverdir, les plantes à refleurir,
les oiseaux à chanter... Ce fut ce qu'on a appelé depuis "l'été
de la Saint Martin".
*
Le
rayonnement spirituel de personnages de cette trempe, mais aussi
leur attitude ferme et l'activité qu'ils déployaient dans leurs
villes respectives, affermissaient le pouvoir spirituel de la
religion nouvelle, parallèlement à l'affaissement de celui plus
temporel d'une Rome de plus en plus décadente.
Ainsi, à l'échelle même de l'Empire d'Occident, alors que
l'Empereur quitte la capitale impériale, l'évêque de Rome affirme
sa primauté sur ses collègues de l'empire, sous prétexte
d'être le successeur de Saint-Pierre, mort en martyr au premier
siècle dans cette ville. (Dans les canons mis en avant par
la suite, on retiendra la fameuse parole
d'évangile : "Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai
mon église...")
Quand
à Orléans, Saint-Euverte mourut, en 390, désignant Anianus
comme successeur (futur Saint-Aignan), les évêques étaient
dans les cités des personnages plus importants que les représentants
officiels de Rome, à tel point qu'ils assumaient de fait la charge
de "défenseur de la cité".
*
Dans
la ruée d'envahisseurs (Vandales, Wisigoths, Ostrogoths, Burgondes,
etc...) déferlant sur les restes de l'Empire à partir de la fin
du IVe siècle pour finalement le phagociter et l'anéantir en occident,
les Wisigoths
avaient pris le contrôle de tout le sud de la Loire jusqu'aux
Pyrénées, tandis que les Burgondes, sous
la direction de Théodoric
administraient depuis le Jura et la vallée du Rhône
jusqu'à une partie de l'Italie. Ces peuples étaient censés être
"fédérés à l'Empire" par suite de négociations avec
Rome, mais en réalité, de plus en plus, ces rois barbares gouvernaient
pour leur propre compte des lambeaux de cet empire dans
lequel ils avaient chacun taillé leur royaume. Nombre de ces nouveaux
maîtres des provinces romaines avaient adopté la religion
nouvelle sous sa forme arienne, très répandue dans le midi dès
avant leur arrivée. Dans cette redéfinition des frontières d'influence,
nos pays de Loire demeurèrent providentiellement seuls, et provisoirement
jusqu'à leur intégration à l'état Franc, à ne pas être submergés.
*
La
grande invasion qui advint, en mai 451, fut celle d'Attila
et ses Huns, précédés de la terrible réputation du "fléau
de Dieu".
Après
avoir envoyé un appel au secours au romain Aetius, et ayant fait
" miraculeusement"
éclater un orage qui dura trois jours, Saint-Aignan,
noble et fier vieillard se dressant seul devant Attila, réussit
à impressionner suffisamment ce dernier pour lui faire perdre
encore une journée en discussions avant l'invasion et le pillage
d'Orléans.
Aetius,
patrice romain et habile homme qui avait réussi à fédérer diverses
armées d'envahisseurs précédents, pour les opposer aux Huns d'Attila,
arriva un peu tard mais tout de même à temps, grâce au courage
d'Aignan, pour surprendre l'armée des Huns en plein partage de
butin. Prise à l'improviste, l'armée d'Attila ne put se défendre
et s'enfuit. Aetius, appuyé de Mérovée
et Théodoric, la retrouva bientôt sur les champs catalauniques
(près de Chalons), et infligea à Attila une défaite définitive.
Celui-ci retourna vers l'est, dans son pays d'origine, et y finit
ses jours. Malheur aux vaincus !
Pourtant,
à quelque chose malheur est bon, car ces "sauvages"
conquérants laissaient derrière eux deux choses qui vont énormément
modifier la vie quotidienne en occident : la première est le collier
de cheval qui était inconnu jusqu'alors et qui va permettre d'améliorer
grandement l'agriculture pour les siècles à venir; la seconde
est l'imprimerie : ces rudes cavaliers déferlant des steppes d'Asie
y avaient trouvé une invention chinoise qui fera toujours la joie
des armées à leur campement : le jeu de cartes. Ces cartes primitives
étaient des lames de bois sur lesquelles les figures étaient réalisées
par lithographie avec des encres de couleurs différentes. Les
cartes étant sujettes à l'usure, les guerriers d'Attila avaient
amené avec eux le moyen de les remplacer.
Le clergé d'occident s'emparera rapidement du procédé pour reproduire
des images pieuses ou autres symboles, mais il faudra attendre
quelques siècles encore avant que l'inventif Gutemberg ait l'idée
d'employer cette technique avec des caractères alphabétiques assemblables.
*
Après
le retrait d'Attila, Saint-Aignan âgé de près de cent ans, acheva
son uvre par la "conversion des païens", derniers
carnutes qui observaient encore le culte druidique. Il se rendit
à Chartres, et ce fut lui qui convertit l'ancien site druidique
en église (il en fondera deux autres), et la dota de domaines
magnifiques. En reconnaissance de ces bienfaits, le clergé de
Chartres se rendra pendant des siècles, une fois par an, en procession
à pied de Chartres à Orléans.
Aignan
mourut en 453 et fut inhumé en terre consacrée, dans le cimetière
dépendant de l'église Saint-Laurent des orgerils d'Orléans. On
construisit sur son tombeau un petit oratoire, puis, quelques
décennies plus tard, on élèvera un monastère avec une basilique
du nom de Saint-Aignan,
consacrée à sa mémoire.
*
Cependant,
Rome connaissait ses derniers sursauts d'agonie. L'Empire des
Gaules se disloquait. Depuis longtemps déjà, plusieurs de ses
provinces étaient passées sous contrôle des divers envahisseurs.
Venus de l'est, les Wisigoths régnaient sur l'Aquitaine
(toute la Gaule méridionale), la domination des Burgondes s'étendait
depuis la Germanie
jusqu'au Jura sur ce qui deviendra la Bourgogne,
tandis que l'Armorique
devenait une république indépendante avec l'invasion des Bretons.
Rome elle-même en 453, avait été atteinte par les hordes sauvages.
Les Francs établissaient leur royaume de la Belgique
à la Loire. Il ne s'appelait pas encore la France, on le nommait
la Neustrie.
*
Depuis
450 environ, des mercenaires Francs constituaient l'essentiel
de l'armée "romaine" d'entre Seine et Loire. Ceux de
Mérovée avaient participé à la déroute d'Attila, ceux de son fils
Childéric nettoyèrent la vallée de la Loire en chassant les saxons
d'Angers et les Alains
de l'Orléanais. De pilleurs qu'ils étaient au IIIe siècle, les
Francs étaient devenus au Ve siècle, les défenseurs du pays. Aussi,
l'autorité de l'Empire romain agonisant échut-elle tout naturellement
aux seules structures en place capables d'en assumer la charge
: les évêques dans les cités, les Francs dans le pays.
Ils
étaient de toute évidence destinés à s'entendre...
*
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