XII

LA CHUTE



e vendredi 13 Octobre 1307 (journée noire pour le royaume, penseront les superstitieux), à l'aube, tous les templiers de France sont arrêtés et jetés en prison sur l'ordre de Philippe-le-Bel. Le roi prend aussitôt possession de la Tour du Temple et des livres comptables qui s'y trouvent, avec ce qu'il peut ramasser d'autre.
On dit que le trésor des Templiers n'était plus là. On dit aussi que plusieurs embarcations auraient été vues descendant discrètement la Seine la nuit précédente... On dit tellement de choses... Est-ce vraiment le cas ? Nombreux sont aujourd'hui encore les chercheurs de trésors qui le croient... mais l'or et l'argent était-il le principal trésor du Temple ?...

Il y a certainement eu des fuites dans la préparation de la rafle. Nombreux sont ceux qui y échappent et se réfugient à l'étranger, en Angleterre, en Hollande, en Espagne, au Portugal, en Allemagne, etc... Mais beaucoup sont arrêtés et emprisonnés, dont le Grand-Maître Jacques de Molay. Il sera gardé avec soixante-quatorze de ses compagnons dans les prisons de Chinon pendant quelques années, après que le roi ait réuni les états généraux à Tours, en 1308, où l'on a lu les accusations et les aveux que la torture est censée leur avoir arrachés. Leurs graffitis resteront sur les murs des cachots jusqu'à nos jours.

Au concile de Vienne, dans le midi de la France (le pape est à Avignon, rappelons-le), Clément V ne parvient pas à obtenir des pères conciliaires la condamnation de l'Ordre. Ces sages, sans doute parfaitement au fait de la fausseté des accusations avancées, refusent de se prèter à une telle infâmie. Malgré ça, en 1312, tandis que tous les biens du Temple sont saisis par le roi pour ce qui est en France, le pape fait donner lecture de VOX CLAMANTIS, bulle portant extinction de l'ordre "par provision", en attendant le jugement !... Il n'y aura jamais de jugement ailleurs qu'en France. L'Ordre sera éteint purement et simplement par bulle papale, sans autre forme de procès, et l'on dévoluera ses biens de France à l'ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, Ordre assez comparable au Temple mais qui n'eut jamais d'autre vocation qu'humanitaire.

A Paris, Jacques de Molay et deux de ses compagnons sont brûlés vifs sur une petite île de la Seine, le 18 Mars 1314, après avoir lancé la fameuse malédiction des "rois maudits" : « Clément, et toi Philippe, traîtres à la foi donnée, je vous assigne tous deux au Tribunal de Dieu !... Toi, Clément, à quarante jours, et pour toi Philippe, dans l'année. Maudits soient tes descendants... etc... »

Le pape Clément V mourra officiellement de dysentrie (fut-il empoisonné ?) trente-sept jours plus tard, et son complice Philippe-le-Bel le suivra dans la tombe en novembre de la même année, en forêt de Fontainebleau, jeté à bas de son cheval comme il convient aux chevaliers félons (accident ou mauvaise rencontre ?). En tous cas, une série de morts violentes ou inattendues fera que moins de quinze ans plus tard, aucun descendant de Philippe ne régnera plus en France...

Dans la plupart des pays voisins, les templiers seront tout simplement relaxés, et reclassés en totalité dans les Hospitaliers de Saint-Jean. Sauf en Aragon et au Portugal, où des ordres nouveaux furent créés spécialement dès 1317 par une autre bulle, du pape suivant, Jean XXII : celui de Montesa en Aragon, et celui des "Chevaliers du Christ" au Portugal qui conservera pour emblème la même croix templière, croix qui s'étalera au siècle prochain sur les voiles des découvreurs de mondes... Dieu, comme le hasard fait bien les choses !

La France était hors jeu. L'évolution se réaliserait pour un temps à l'étranger. Le flambeau de la civilisation changeait de porteur !... et avec lui partait le temps de la croissance paisible de la première renaissance française. L'horizon n'allait pas tarder à s'assombrir...

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Après la disparition des templiers, les franchises accordées par Saint-Louis aux compagnons constructeurs sont abolies. Les "Enfants de Salomon" deviennent les "Compagnons du Devoir de Liberté", et beaucoup s'expatrient. Ils construiront la plupart des églises gothiques d'Allemagne, de Belgique, de Hollande ou d'Angleterre .

A Orléans, les écoles, spécialisées dans le droit, avaient été érigées en université depuis 1305 par le pape Clément V. Celles de Tours déclinaient au point que les étudiants allaient désormais prendre leurs grades à Paris, où, de 1323 à 1334, trois collèges ont été fondés pour les clercs tourangeaux.

En 1337, éclate la Guerre de cent ans qui ravagera la France, donnant prétexte au roi d'Angleterre d'envoyer des troupes et d'établir des garnisons sur le continent.

En 1341, la guerre est aux portes des pays de Loire. Elle réveille pour le Maine et l'Anjou, l'antique menace du voisinage Breton. Les villes et les abbayes se préoccupent de leurs défenses. Des taxes locales sont établies en vue du relèvement des fortifications urbaines. Dans le même temps, l'impôt sur le sel est institué par Philippe-VI-de-Valois. Les récoltes déficitaires et la montée des prix entraînent la misère des populations.

En 1351, les tourangeaux se mettent à restaurer les remparts de la cité. Les troupes anglaises du roi Édouard IIIsont à Calais, celles de son fils le Prince-Noir sont en Guyenne, puis en Sologne, à Azay, à Cormery...

Des troupes anglaises prennent l'abbaye de Marmoutier et s'en servent comme base de raids sur la région. Langeais, Ballan, l'île-Bouchard, Montlouis, sont occupées.

Le connétable Du Guesclin libérera les régions de Montlouis et Chenonceaux en 1359. Le personnage n'a pas été particulièrement gâté par la nature et tranche sur les silhouettes élégantes de la cour, mais il est l'incarnation même des valeurs militaires : courage, fierté, ruse et charisme. Il va redonner espoir à la France mais rares sont les hommes de guerre de sa valeur, et le royaume de France est sérieusement rétréci quand une trêve est signée à Brétigny en 1360.

Cette trève n'empêche pas des bandes de mercenaires à la solde des anglais de continuer de piller le pays. Une longue période de troubles civils s'est installée pendant laquelle, comme aux pires moments des luttes féodales, les places fortes et les châteaux passent de mains en mains.

Un relatif répit marque le début de l'apanage du duc Louis d'Anjou sur la Touraine que lui a donné son frère le roi Charles V. L'action de Du Guesclin se fait sentir. En quelques années, il reprend de nombreux territoires, mais il est envoyé pour débarrasser les campagnes de France des bandes de routiers pillards qu'il entraîne jusqu'en Espagne, où il est fait prisonnier. Sa réputation est telle que le peuple de France se cotise pour payer la rançon qu'il a lui-même fixée. Revenu en France, il reprend ses campagnes mais tombe malade et finit par mourir dans son lit. La mort ne fait pas toujours tomber les héros au champ d'honneur !...

Après 1380, à la mort de Charles V, la couronne échoit à son fils, âgé de douze ans, Charles VI. Ce sont ses oncles, les ducs de Berry, d'Anjou, de Bourgogne et de Bourbon qui se disputeront le pouvoir pendant plus de vingt ans. Le jeu des pactes, des trahisons, des revirements d'alliances, des meurtres, n'en finit pas...
Le roi d'Angleterre, appelé à l'aide par certains des belligérants en profite pour envahir l'ensemble de la France. La chevalerie Française se fera laminer à la bataille d'Azincourt en 1415, où six mille gentilshommes français périront sous les traits des arbalètes anglaises.
Charles d'Orléans, fils du duc d'Anjou, y est fait prisonnier et le restera pendant 26 ans, en Angleterre.

L'imbroglio des luttes partisanes entretenues par les interventions anglaises replongent les pays de Loire dans des guérillas sans fin dont l'enjeu n'est autre que l'indépendance du royaume.

Paris étant occupé par les bourguignons, alliés des anglais, le dauphin Charles (futur Charles VII) établit son gouvernement à Bourges.

Orléans, encore une fois, appréhende un siège et fait raser les faubourgs pour mieux surveiller les abords de la place. Dix-neuf églises et abbayes comme Saint-Aignan, Saint-Avit, Saint-Euverte, etc..., situées hors les murs, sont démolies pour éviter que les anglais ne s'y fortifient. Ceux-ci, qui ont intérêt à tenir toute la ligne de la Loire au sud de laquelle commence le royaume de Bourges, installent leur quartier général à Meung sur Loire, et assiègent Orléans.

C'est alors qu'une petite bergère inconnue va entrer en scène ...

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