VIII

LA MAISON D'ANJOU



ette même année 987, tandis que Hugues Capet se faisait couronner à Orléans avec son fils, en sa bonne ville d'Angers le comte d'Anjou Geoffroy Grisegonnelle est mort. Son fils Foulques lui succède. On l'appellera vite Foulques-Nerra, (faucon noir) semble-t-il à cause de la couleur de ses yeux.

Il a 15 ans et va demeurer comte d'Anjou pendant 53 années. Il sera l'un des personnages les plus extraordinaires de ce changement de millénaire, et l'un des plus grands bâtisseurs du Val de Loire.

Homme parfois violent et démesuré, il fit brûler sa première femme en place publique, croyant qu'elle était adultère. S'apercevant ensuite de son erreur, il fait un pèlerinage à Jérusalem pour se faire pardonner.

Homme de parole aussi, il est fidèle à son suzerain le roi Hugues-Capet d'abord, puis Robert-le-pieux, et enfin Henri Ier, qu'il aide et défend lors de la guerre civile qui risque de lui coûter son trône. Foulques-Nerra sera avant tout un homme d'ordre .

Il bâtit, sans doute plus qu'aucun autre en Val de Loire, plus même que Thibaut-le-Tricheur, son voisin le comte de Blois, lui aussi grand dresseur de donjons .
Son héritage du comté d'Anjou comprend Amboise et Loches, mais Saumur appartient aux comtes de Blois, véritables défenseurs de la Touraine. Il fortifie ses possessions. Elles lui servent d'appui pour d'autres conquêtes qu'il fortifie à leur tour : Langeais, Montrichard, Montbazon, Montrésor, Sainte-Maure, et Chaumont-sur-Loire. Chaumont est prise au comte de Blois, Eudes II, après une fantastique bataille en 1016, à Pontlevoy.

La lutte contre les comtes de Blois, possesseurs de la Touraine, du pays Chartrain, et du Dunois, représentera l'essentiel de sa vie. Quand il meurt, à 68 ans, de retour de son deuxième pèlerinage en terre sainte, 50 ans avant les croisés, la Touraine et le Vendômois font partie des domaines d'Anjou... A l'ouest du domaine royal se dresse une redoutable puissance nouvelle qui deviendra au XIIe siècle, celle des Plantagenêts et des rois d'Angleterre (par Henri II Plantagenêts).

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Robert-le-Pieux, souverain de l'an 1000, qui a été éduqué par le moine Gerbert (sans doute l'homme le plus érudit de son époque, évêque de Reims avant de devenir lui-même le pape de l'an 1000.), et associé au trône de son père dès l'âge de 15 ans, assoira la dynastie des Capétiens.

Dans un temps où la féodalité est quelquefois mal comprise par certains seigneurs locaux, qui agissent dans leurs fiefs ou entre fiefs voisins comme des barbares ne l'auraient pas osé (à tel point que le pape est obligé d'instaurer la "trêve de Dieu"), ou se rebellent contre l'autorité royale comme le font les comtes de Blois et Champagne, Robert-le-Pieux n'a sans doute pas la tâche facile. Avec l'appui de gens comme Foulques-Nerra, et l'obstination qui le caractérise, il y parvient cependant.

Il reconstruit Orléans, sa capitale, qui avait entièrement brûlé en 989 : le Châtelet, bastille de pierre gardant le pont, et qui étonne ses sujets, et aussi des églises : la Grande Eglise Sainte-Croix, Saint-Avit, mais surtout Saint-Aignan qu'il inaugure en juillet 1029.
Il y instaure une tradition qui va rester un devoir pour tous ses successeurs, et qui ne cessera d'intriguer tous les rationalistes des temps à venir : le "toucher des escrouelles ".

Sous le règne de Robert-le-Pieux, les défrichements et les implantations de villages nouveaux sont nombreux, ainsi que les fondations pieuses et les constructions religieuses souvent dues à l'influence de Cluny, stimulant ainsi la vie économique.

Détenteurs des principales abbayes, et imposant à Orléans l'évêque de leur choix, les rois sont représentés localement par des prévôts attestés dès Robert-le-pieux, à Chécy, Châteauneuf sur Loire, Fay aux Loges, Neuville aux Bois, ou Sully. Leurs domaines (Forêt d'Orléans, Lorris, Choisy, Vitry aux loges, sont à la fois des séjours de chasse et des sources de revenus importants.

Le demi-frère du roi, Gozlin, le même qui avait défendu Paris en compagnie d'Eudes face aux Normands et qui deviendra plus tard évêque de Bourges, est alors abbé de Saint-Benoît sur Loire. C'est lui qui fait construire devant l'abbaye le célèbre porche-nartex que l'on peut admirer encore aujourd'hui.

Les Normands font construire ou reconstruire (par Guillaume de Volpiano, l'un des rares maîtres d'œuvre dont le nom nous soit parvenu) les abbayes de Fécamp et Bernay. Les élèves du maître construiront à leur tour : Jumièges, le Bec-Hellouin, les abbayes aux hommes et aux femmes de Caen, le Mont Saint-Michel, et encore bien d'autres...Toutes construites sur le plan bénédictin.

Vers cette époque, Pierre de Molesmes, bénédictin lui aussi, fonde Citeaux, qui va à son tour rayonner une énorme influence...

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Le fils de Robert-le-Pieux, Henri Ier ne laissera pas de traces personnelles dans l'Histoire, sinon les responsabilités d'avoir séparé la Bourgogne du domaine Royal et d'avoir laissé éclore, au sein même du royaume et dans sa parenté, une puissance qui le dépassera bientôt et qui partira à la conquête de l'Angleterre : celle du duc de Normandie, Guillaume le Conquérant.

A la fin de son règne, le "Rex Francorum" paraît de bien peu de poids en comparaison de ses puissants voisins, le Saint Empire Romain Germanique de Henri III, le duché d'Aquitaine, celui de Normandie, le royaume de Bretagne, le comté de Flandres ou même celui d'Anjou.

A la mort de Henri Ier, son fils Philippe Ier a huit ans. Ce seront sa mère et surtout son oncle Beaudoin de Flandre qui assureront la régence.
Beaudoin va prendre son rôle très au sérieux et fera faire au jeune souverain le tour complet de ses provinces. Visitant, de l'Aquitaine à la Flandre tous ses vassaux, qui ne peuvent que rendre hommage à leur suzerain, Beaudoin tentera de faire prendre conscience au jeune roi de la diversité de ses peuples et de l'état de son royaume. Par la même occasion, il verra également la force et la splendeur de ces seigneurs qui sont en principe ses vassaux, et la difficulté de sa tâche.

A 15 ans, Philippe règne seul, son oncle ayant rendu son âme à Dieu vers 1067. Mais le malheureux garçon n'est pas taillé pour assumer cette couronne.
Il fera preuve de corruption en ne remplissant pas ses devoirs de justice dans un conflit d'intérêts opposant deux petit-fils de Foulques-Nerra d'Anjou, ses vassaux, et empochera, pour fruit de sa compromission, le Gâtinais, que lui offre Foulques-le-Rechin, l'un des frères.
Il soutirera le Vexin à Guillaume de Normandie pendant que ce dernier est en Angleterre.

Il répudiera son épouse Berthe de Frise, fille du roi de Hollande, après la naissance du futur Louis-le-Gros, et enlèvera grâce à un rapt la femme de son complice dans l'affaire d'Anjou, Bertrade, femme de Foulques-le-Réchin. Il trouvera même un évêque véreux pour bénir leur union, de sorte que Bertrade devient reine de France.
Bref, Philippe en fait tant et tant qu'il finit par se faire excommunier par le pape Urbain II, qui jette l'anathème sur tous les lieux où réside le couple royal.

Dans ces conditions, le royaume ne saurait être convenablement administré et de nombreux seigneurs locaux qui ne respectent plus le roi, lui créent de sérieux soucis et menacent les principales communications, notamment la route qui relie les deux capitales, Paris-Orléans, qui est tenue par le seigneur du Puiset, près de Janville. Ce dernier fait même subir au roi une humiliante défaite à Yèvres-le-Châtel, près de Pithiviers, en 1081.

Ce roi mécréant croit faire une affaire en mariant son second fils, prénommé comme lui Philippe et qu'il a eu avec Bertrade, à la fille du sire de Montlhéry, mais ce sera une erreur de plus. Philippe junior se comportera comme un grand féodal, en rival de son demi-frère Louis-le-Gros, que sa belle-mère, la reine Bertrade, a déjà tenté d'empoisonner.

Louis-le-Gros, écœuré de tant de haine, ira se réfugier quelques temps en Angleterre, à la cour de son cousin, Henri-Ier-Beauclerc, le troisième fils de Guillaume-le-Conquérant.

Finalement, Philippe Ier devra renoncer officiellement à Bertrade et faire acte d'humilité devant l'assemblée des évêques en 1094.
Il aura encore le temps, avant de mourir en 1108, d'étendre au vicomté de Bourges les possessions du royaume, de faire amende honorable, de se réconcilier avec Henri Ier d'Angleterre, et de faire son testament.

Il ne voudra pas, en raison de ses fautes, être enterré à côté de ses ancêtres en la basilique de Saint-Denis, mais demandera à être inhumé en sa chère abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire.

A son bilan, il laisse le "Regnum Francorum" agrandi et non pas amoindri, mais en raison de son excommunication, il a raté l'aventure la plus importante de son règne : la première croisade et la prise de Jérusalem.

C'est pendant son règne en effet, que l'ancien prieur de Cluny, Odon de Lagery, devenu le pape Urbain II, lance la Croisade au concile de Clermont et à Marmoutiers, en 1095.

Louis VI, que l'on surnommera "le Gros" en raison de son embonpoint, mais aussi "le batailleur", en raison de ses incessantes activités contre ses féodaux, sera le premier souverain qui bénéficiera de l'appellation "Roi de France".
Il sera aussi le dernier à être sacré à Orléans, le 3 Août 1108.
On retiendra de lui qu'il fût celui qui affirma enfin la puissance royale face aux puissances féodales.

Il réduira les rebelles comme son demi-frère Philippe de Montlhéry, et le seigneur Hugues du Puiset (que nous retrouverons bientôt en Terre-Sainte), et encore Lionnet de Garlande à Meung-sur-Loire, qui se jettera du haut de la tour Manassès sur les piques de ses assiégeants, ou les sires de Montmorency, de Courcy, de Crécy.

Il aura moins de chance à l'encontre des puissances extérieures où vingt ans de lutte avec le roi Henri Ier d'Angleterre ne serviront à rien. Pire, il verra son ancien vassal, Etienne de Blois, descendant de Thibaut-le-Tricheur, accéder au trône d'Angleterre.

Les comtes d'Anjou, Geoffroy-Plantagenêts et son fils Henri, régleront vite ce problème à leur profit en reprenant la Normandie et en allant se faire couronner à Westminster.

L'Angleterre est passée pour toujours aux mains des hommes de Loire, puisque plus de mille ans plus tard, leurs descendants seront toujours sur le trône d'Albion...

Cette conquête de la Grande-Bretagne par les comtes d'Anjou, vassaux du roi de France mais aussi ses plus grands rivaux, préfigure la totalité de l'Histoire de l'Occident. Une rivalité incessante stimulera, bouleversera, annihilera ou grandira au fil des siècles, l'un ou l'autre des adversaires, sauf quand une menace germanique poindra à l'horizon commun de ce couple chamailleur. Alors, mais alors seulement, les éternels adversaires sauront retrouver pour un temps leur identité de valeurs et feront front commun face à l'adversité. Entre temps, tous les prétextes seront bons pour se disputer avec acharnement, souvent avec violence, la suprématie occidentale...

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On verra sous le règne de Louis-le-Gros, pour la première fois, naître une notion de sentiment national. Lors d'une menace d'invasion par l'alliance de Henri Ier d'Angleterre et de l'Empereur germanique Henri V, des "bourgeois" se joindront aux troupes des comtes et des barons pour défendre les frontières du royaume.

Cette montée d'un sentiment nouveau d'appartenance à une nation française est probablement due à une plus grande circulation des idées, des récits des faits et actes des croisés en orient.

Les conséquences de l'éducation d'un certain nombre de sujets dans les nombreux monastères de France, les qualifications des œuvriers qui construisent des monuments comme l'abbaye du Mont Saint-Michel, Fontevrault, Cluny, ou Citeaux, etc..., leurs déplacements dans le royaume, aident sans aucun doute à l'émergence d'une conscience nationale.

Louis VI s'en rendra sans doute compte et il essaiera de se dégager un peu de l'appui du pouvoir religieux sur lequel tous ses pères avaient pu compter, et d'asseoir le pouvoir capétien sur un consentement populaire.
Pour ce faire, il octroie des chartes "communales", dont une petite ville de l'Orléanais bénéficie parmi les premières : Lorris en Gâtinais.

Octroyant ces chartes, de préférence en dehors du domaine royal (démagogue mais pas fou), Louis VI croit favoriser ainsi l'accession des gens du peuple aux responsabilités. En ce sens, cela arrange sa politique d'affaiblissement des féodaux, y compris des féodaux religieux. Des villes comme Meung-sur-Loire ou Pithiviers, cités épiscopales et domaines des évêques d'Orléans, sont en effet des places fortes qui pourraient porter ombrage à la puissance royale si jamais l'envie leur en venait.
Malgré cela, il compte tout de même le doyen de Saint-Aignan, l'évêque d'Orléans Etienne de Garlande, ou le moine Suger parmi ses plus fidèles conseillers.

Cela se traduit par un encouragement aux échanges et aux initiatives commerciales (grandes foires d'Orléans ou de Dreux), un développement des libertés et des disciplines intellectuelles (Abélard et les premiers architectes gothiques), ou la libération de serfs à la fin de son règne.

Son fils Louis VII ne le suivra pas dans cette voie. Il aura d'autres problèmes avec le concile de 1152 à Beaugency, qui l'amènera à divorcer de la femme la plus intéressante de l'époque (à tous points de vue) que son père avait réussi à lui faire épouser : Aliénor d'Aquitaine.
Fatale et grossière erreur politique... et désastreuse pour la suite de l'Histoire de France...

Henri-II-Plantagenêts, comte d'Anjou et roi d'Angleterre, verra immédiatement le parti à tirer de cette séparation, en épousant à son tour et sans attendre, en mai 1152, la jeune et belle divorcée qui lui apportera en dot tout le sud de la France. Dès ce moment, le pouvoir aura quitté les rives de la Loire pour celles de la Seine. Il n'y reviendra que de courts moments au fil de l'histoire, selon les obligations créées par les conflits, les événements, ou les caprices de cour..

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