|
e
nouveaux venus vont changer la donne des cartes politiques.
Depuis 853, une nouvelle vague d'envahisseurs a commencé
de réaliser quelques raids sur la Loire et sur la Seine.
Ces nouveaux pillards sont des marins accomplis arrivant du nord
de l'Europe, que l'on nommera les Vikings
ou les Normands.
Ils
ont déjà mis à sac Nantes, à
l'embouchure de la Loire, et sont remontés jusqu'à
Tours où ils ont incendié Saint-Martin et Marmoutier
où 116 religieux sur 138 ont péri. Ceux de Saint-Martin
ont pu gagner Cormery
avec le corps du saint.
En Juin 854, les pillards saccagent Blois en passant, et remontent
une première fois jusqu'à Orléans, où
l'évêque Agius
les refoule (l'évêque est donc toujours à cette
époque en charge de la défense de la cité).
En Décembre, ils pillent Angers, l'année suivante
ils font une tentative sur Poitiers,
puis reviennent à Orléans qui cette fois, succombe.
La nouvelle basilique Saint-Aignan d'Orléans que Théodulphe
venait de faire édifier est saccagée et incendiée,
l'église Saint-Avit subit le même sort.
Devant
la menace des Normands, Charles-le-Chauve se réconcilie
avec Robert-le-Fort (un traité d'alliance est signé
en 861 à Meung-sur-Loire qui est resté la place
forte de la famille d'Anjou), et le fait Marquis de la marche
bretonne ("marquis" est le titre de défenseur d'une marche,
c'est-à-dire d'une frontière).
Puis,
ces vikings-ci se lancent dans un lointain périple méditerranéen,
libérant la région pour quelques temps. Ils vont
conquérir la Sardaigne, la Corse, et nombre d'iles ou côtes
méditerranéennes, mais surtout certains se tailleront
un royaume en Sicile. Nous retrouveront bientôt leurs descendants
qui joueront un rôle de première importance dans
les croisades.
Une
nouvelle vague de drakkars revient en Février 865, et remonte
jusqu'à Saint-Benoît-sur-Loire. L'abbaye est détruite.
Heureusement les moines avaient évacué à
temps, avec les reliques de leur saint patron et tous leurs précieux
manuscrits.
Les
pillards incendient de nouveau Orléans au retour. Robert-le-Fort
arrive à les décimer en Août, mais se voit
remplacer par l'inefficace Louis-le-Bègue.
Après la mise à sac du Mans et les ravages du Maine
en Novembre 865, Robert-le-Fort est rappelé mais trouve
la mort dans la bataille de Brissarthe
(866).
Son
beau-fils, Hugues-L'Abbé
se voit confier par le roi la tutelle de Robert
et Eudes,
les enfants en bas âge de Robert-le-Fort, ceux-ci étant
trop jeunes pour assumer les charges et honneurs de leur père.
Hugues-L'Abbé
s'acquitte fort bien de son rôle de tuteur et fortifie leur
position quant aux places fortes héritées de leur
père : Orléans, Meung sur Loire, Blois, et Châteaudun.
Il
avait déjà inauguré la politique d'appui
religieux en devenant en 856, abbé laïc de Marmoutier.
Après la mort de Charles-le-Chauve, il devient archi-chapelain
du palais et conseiller du nouveau roi Louis II le-Bègue,
puis de ses successeurs, Louis
III et Carloman.
Dans
les faits, c'est lui qui règne sans le nom puisque les
souverains en titre se succèdent très rapidement.
On le taxe d'exercer un "ducatus regni", et il s'affirme quasiment
comme vice-roi. Le roi Carloman lui-même le qualifie de
"rempart du royaume" et de "tuteur du roi".
Hugues
se fait attribuer la charge d'abbé laïc de Saint-Martin-de-Tours
qui s'ajoute à celles qu'il a déjà de Marmoutier
et de Saint-Aignan d'Orléans. C'est une volonté
délibérée de sa part que d'unir l'église
et le pouvoir civil dans la grande tradition carolingienne, et
c'est lui encore qui, à la mort prématurée
de Carloman, rappelle l'empereur germain Charles-le-Gros
à la tête de la "Francia Occidentalis", pour reconstituer
le "Regnum Francorum", l'empire de Charlemagne.
Le
fils de Carloman étant trop jeune pour régner (5
ans), cette mesure d'union est de la plus grande sagesse.
Mais l'empereur germain est un pleutre, doublé d'un épileptique.
Il sera incapable de faire face lorsque les Normands de Siegfried
assiègent Paris, en 885.
Comme
du temps de Sainte-Geneviève, admirée de Clovis,
c'est encore une fois un évêque, Gozlin,
un vieillard, Hugues-L'Abbé, et un jeune homme nommé
Eudes,
nouveau comte de Paris, qui défendront Paris pendant plus
d'un an sans aucun secours de l'empereur.
Les
Normands, écurés de tant de résistance,
lèvent le siège et s'en vont ravager Sens et la
Bourgogne, ce qui sera reproché à Charles-le-Gros,
qui sera déposé au profit de son neveu Arnulf.
Qui
est donc ce jeune comte Eudes ?
C'est le fils aîné de Robert-le-Fort !
Comme
les charges de son père (comtés d'Orléans,
Blois et Châteaudun) étaient toujours détenues
par son tuteur Hugues-L'Abbé, et qu'il eût été
mal venu de les réclamer à ce véritable vice-roi,
que par ailleurs le dernier titulaire du comté de Paris,
un certain graaf Welf
Conrad, avait disparu sans descendance, le comté
de Paris avait été attribué à Eudes.
Ce qui ajoutait notablement au patrimoine des Robertiens.
La
disparition de l'empereur Charles-le-Gros ne pose pas de problème
à la Germanie, mais la "Francia Occidentalis" voit de nouveau
son trône vacant.
Le futur Charles III
n'a encore que 9 ans et est toujours trop jeune pour assumer la
couronne. Alors, réunis à Compiègne en Février
888, les grands de la "Francia Occidentalis" n'hésitent
pas : ils interrompent la lignée de Charlemagne et désignent
comme "Rex Francorum" le jeune robertien Eudes, le comte d'Orléans
devenu comte de Paris.
Les
deux villes royales sont désormais réunies sous
la même couronne. Celle des descendants du mérovingien
Robert-le- Fort, comtes d'Anjou et d'Orléans, et comtes
de Paris, et maintenant aussi Rois de France. Et l'on verra par
la suite que par une voie ou une autre, malgré des apparences
d'interruption et des sauts vers des branches latérales,
des disputes et des rivalités internes, cette lignée
va perdurer très longtemps et véritablement
Fonder l'Occident !
*
Quelques
années passent, et le fils de Carloman, le futur Charles
III grandit. Des partisans de sa légitimité carolingienne
se font entendre, particulièrement l'école de Reims,
berceau de Saint-Rémy.
Eudes
tente donc de mettre le clergé de son côté.
Il convoque au printemps 891 un synode national des évêques
en son fief de Meung-sur-Loire. L'évêque de Reims,
Foulque,
n'y vient pas, mais deux ans plus tard, c'est ce même Foulque
qui sacre, à Reims, le jeune Charles
III le-Simple qui n'a que 14 ans.
Pendant
trois ans, la "Francia Occidentalis" aura donc deux souverains
: l'un élu, Eudes, le robertien d'Orléans, l'autre
sacré, Charles, le carolingien de Reims.
Cette
situation, on s'en doute, ne simplifie
pas la sécurité du royaume. Les Normands en profitent
pour revenir. Alors, comme du temps de Robert-le-Fort et Charles-le-Chauve,
le carolingien et le robertien orléanais se réconcilient
entre gens de bonne famille, avec l'appui de l'église,
pour faire face au danger commun.
Après
la mort d'Eudes, son frère Robert prend sa place et s'entend
très bien avec Charles-le-Simple.
Pendant plus de vingt ans, Charles laisse Robert tranquille dans
l'administration de son fief (Paris, Orléans, Blois, Châteaudun,
Tours), et ce dernier reste chargé de la défense
du royaume.
Il
l'assume admirablement et après les avoir battus à
plusieurs reprises, parvient à l'intégration des
Normands par leur christianisation.
Un tel résultat peut surprendre, mais Robert est habile
homme et profondément chrétien. Il a d'ailleurs
pour ami un moine nommé Bernon,
disciple de Benoît d'Aniane, venu du Jura vers 910 avec
douze autres frères, et qui fonde en Bourgogne, l'abbaye
de Cluny.
Par
ailleurs les vikings, qu'on appelle aussi les normands, sont aussi
de souche celte et leurs rites druidiques sont familiers des monastères
bénédictins depuis Colomban. En somme, l'écart
n'est pas si grand entre leurs conceptions et celles du christianisme
de cette époque. Conséquence de cette politique
d'intégration, leur chef, le géant Rollon,
devient, sous le nom de Robert
1er, le premier duc de Normandie.
Une
fois devenus chrétiens, et installés dans leurs
terres après le traité de 911 avec Charles-le-Simple,
ces normands destructeurs et pilleurs d'abbayes vont en reconstruire,
et de plus belles...
*
Les
Robertiens d'Orléans sont les premiers protecteurs et les
propagateurs de la réforme clunisienne. Ils le demeureront
d'autant plus que les deux grandes abbayes de leur fief que sont
Saint-Benoît et Micy sont de règle bénédictine.
Elles sont les premières à imposer la réforme.
On retrouvera par la suite des amitiés régulières
entre les Robertiens orléanais et les abbés de Cluny.
Cluny
et les abbayes qui adoptent sa règle vont bientôt
répandre dans leurs monastères à travers
l'Europe des centaines de centres d'études
enseignant notamment les mathématiques et l'architecture,
et de centres de formation aux travaux de construction.
C'est une entreprise fantastique qui se met en marche. On pourra
dénombrer en l'an mil près de 1100 abbatiales romanes
qui, en quasi-totalité, auront été construites,
ou reconstruites, depuis 950.
Il s'en construira encore 1000 autres dans les deux siècles
à venir.
*
Après
Robert, frère de Eudes et fils de Robert-le-Fort, lui succédera
son propre fils Hugues, qui fera revenir
sur le trône le fils d'un premier mariage de Charles-le-Simple,
jeune enfant parti avec sa mère en Angleterre, et qui s'appellera
Louis IV d'outremer.
Le jeune roi se révèle beaucoup moins docile que
Hugues ne l'avait pensé, et des brouilles sérieuses
interviennent entre eux, mais les caractères pragmatiques
des deux personnages les amènent finalement à se
réconcilier pour le bien du royaume quelques temps avant
la mort prématurée de Louis IV.
C'est
donc encore un Robertien, Hugues, qui apportera sa protection
au jeune roi Lothaire, fils aîné de Louis IV, et
qui gouverne avec l'assentiment des grands.
Peu avant sa propre mort, Hugues revient dans son vieux fief familial
d'Orléans, nomme son ami l'abbé Herlin
comme premier chancelier et garde des sceaux.
Il fait de nombreux dons aux abbayes de Micy, et de Saint-Benoît
dont son ami Odon
de Lagery -ancien chanoine de Saint-Martin et
second abbé de Cluny- est le supérieur, et où
étudie un moine nommé Constantin, astronome, musicien,
qui deviendra plus tard abbé de Micy et qui est l'ami du
moine Gerbert,
le précepteur de son fils. Il fait donation aux chanoines
de Chartres de la seigneurie d'Ingré,
près d'Orléans.
Il
impose par testament la "coutume royale", c'est-à-dire
le droit d'aînesse.
C'est
donc son fils aîné, Hugues
(qui sera dit "Capet" bien
plus tard), qui, à 15 ans devient comte de Paris
et d'Orléans.
*
L'un
des tous premiers actes de Hugues Capet est de marier sa sur
Emma avec le comte Richard
de Normandie. Son jeune frère Otton ayant reçu
de son père le duché de Bourgogne, la vallée
de la Seine complète devient une affaire de famille qui
s'ajoute à ses possessions sur la Loire...
Le
roi Lothaire,
son aîné d'à peine quelques années
perçoit la leçon et ne peut que confirmer à
Hugues Capet la charge de "Dux Francorum" qu'avaient remplie ses
aïeux. Celui-ci saura s'en montrer digne lorsque l'empereur
Otton II
de Germanie voudra réunir de force la "Francia
Occidentalis" à l'ancien empire germanique. Hugues Capet
fait face à l'empereur et renvoie ce dernier en ses états
de l'Est.
Lorsque
Lothaire meurt, en 986, et que son fils, Louis
V, le rejoint dans l'au-delà l'année
suivante, les derniers carolingiens en ligne directe ont disparu
de France.
Les grands du royaume se réunissent à Senlis en
Juillet 987, et ne peuvent élire le nouveau roi qu'en la
personne de Hugues Capet.
C'est
donc en son vieux fief, en sa bonne ville d'Orléans,
qu'il organise, le 30 Décembre 987, le double couronnement
de lui-même et de son fils, Robert-le-Pieux,
en la Grande Eglise Sainte-Croix
d'Orléans
C'est,
en ce jour, la naissance de la longue lignée des rois,
que l'on dira Capétiens,
qui va régner huit siècles et ne tombera plus désormais
qu'avec la tête de Louis
XVI, dans le tumulte de la Révolution Française...
Pourtant,
l'héritier de l'Empire germanique, Charles de Basse-Lorraine,
(oncle de Louis V) ne l'entend pas de cette oreille
! comme l'avaient tenté avant lui ses prédécesseurs,
il tente à son tour de récupérer cette Francie
qui s'émancipe du giron germanique. Mal lui en prend. Après
une relative victoire politique en Champagne due au ralliement
du successeur d'Adalbéron, Arnoul (bâtard du roi
Lothaire et par là même demi-frère de Charles),
nouvel évêque de Reims qui lui apporte la ville,
Charles est trahi le 29 mars 991 (Dimanche des rameaux) par un
autre évêque, Ascelin de Laon, qui livre à
Hugues Capet la ville, l'Empereur sa femme et ses enfants...
C'est ainsi que Charles finira ses jours à Orléans,
emprisonné dans la Tour-Neuve qui vient d'être
construite à l'angle du rempart en bord de Loire...
Il y mourra l'année suivante, en 992. On n'entendra plus
parler de la Maison de Basse-Lorraine avant plusieurs générations...
Reste à
récompenser selon ses mérites l'archevêque
de Reims, Arnoul, qui avait choisi le camp adverse : Hugues le
fait dégrader par un concile et nomme à sa place
son fidèle Gerbert. Ce dernier ne s'arrêtera pas
là. On le retrouvera bientôt...
*
|