IV

LIPHARD


epuis 529 en Italie, au monastère du Mont-Cassin fondé par lui-même, Benoît de Nursie qu'on appellera bientôt Saint-Benoît, concepteur et fondateur de l'ordre des bénédictins, secondé de Saint-Maur, avait introduit dans la vie monastique jusqu'alors libre et abandonnée à la piété individuelle de ceux qui l'embrassaient, une règle qui devait épurer leurs mœurs et les conduire à exercer une influence considérable sur les générations à venir : la journée est consacrée aux travaux manuels pendant sept heures, à l'étude pendant quatre heures, et aux offices pendant quatre autres heures.

L'origine de cette règle est controversée : selon certains, elle serait de Benoît lui-même, selon d'autres, elle serait une adaptation d'une règle plus ancienne d'origine essénienne, connue sous le nom de "règle du Maître".

Quoiqu'il en soit, Saint-Benoît et Saint-Maur n'eurent pas que cette seule gloire ; il leur revient aussi celle d'avoir introduit dans leur ordre un germe de science qui prit rapidement les plus grands et les plus salutaires développements.

Leur monastère devint bientôt le centre de sauvegarde des archives du monde chrétien : de manière systématique, ils recherchèrent et réunirent tous les manuscrits classiques que la jeune église catholique avait une fâcheuse tendance à brûler comme "hérétiques".

Quand les barbares lombards détruiront le monastère, quelques années plus tard, les premières choses que sauveront les moines, avant même les reliques de leur saint patron, seront les précieux manuscrits qu'ils transporteront à Rome.

C'est grâce à eux que nous connaissons Pythagore, Platon, Aristote ou encore les alexandrins. Ce sont eux aussi qui referont sur les données traditionnelles égyptiennes et grecques dont ils pouvaient disposer, les tables d'harmonies vibratoires mettant en œuvre la magie du son dans la musique incantatoire à laquelle le pape Grégoire, bénédictin lui-même, donnera son nom : le Grégorien .

Orléans devait bientôt voir arriver dans sa région quelques phalanges détachées de la collégiale du Mont-Cassin et envoyées sur les points où fleurissait le christianisme pour y porter l'exemple de la discipline, de l'humilité, et le flambeau de l'étude éclairant les populations jusqu'aux plus humbles.

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A Orléans, depuis la mort de Clovis jusqu'à la réunion de toutes les possessions dans la main de son fils Clotaire en 558, trois évêques seulement se sont succédés sur le siège épiscopal : Eusebius, mort en 520, Leontius, suivi d'Antonius ont tour à tour des épiscopats sans relief, puis, vers 543, arrive Marcus.

On se souvient comment Clovis s'était débarrassé de Rigomer et Raghenaer, membres de la famille mérovingienne. Rigomer avait eu deux fils : l'un, né à Orléans s'appelait Liphard, son frère Léonard était né à quelques kilomètres, dans un hameau appelé Ormes.

Léonard était entré au monastère de Micy, semble-t-il, dès sa fondation et l'on retrouvera son nom dans celui de nombreux villages de Beauce entre autres mais aussi dans les annales bien plus tardives des cathares qui le considéreront comme un martyr (sans préjudice de la valeur morale de ce brave Léonard, il faut croire que l'église naissante était bien moins difficile qu'aujourd'hui dans ses procès en canonisation, les saints de cette époque sont légions et on devait en croiser tous les cent pas).

Liphard son frère, s'intéressa surtout aux lettres et à la jurisprudence. Il fut comte d'Orléans, et on peut penser que cette charge était délicate dans une période aussi trouble, alors que trois codes différents s'appliquaient selon la nationalité des personnes en cause.

Agé de quarante ans, Liphard renonce à sa vie civile qui ne devait pourtant pas être des moins enviables, et entre à son tour dans la cléricature, à Micy. Il y reste quelque temps, puis quitte le monastère pour chercher un lieu de solitude où, accompagné d'un autre religieux nommé Urbice, il puisse méditer.

Il trouve ce lieu près de la Loire, sur le bord de la Mauve, petite rivière alors à l'état de marécages. A son époque, existent à cet endroit les ruines d'un ancien oppidum gaulois sur une hauteur près du fleuve. Il y construit sa cellule et se met au travail. Avec ardeur, il recommence à Meung-sur-Loire ce que Saint-Mesmin avait fait quelques décennies plus tôt à Micy : défrichage, assainissement, drainages, construction d'une chapelle, culture des terres et des âmes. Liphard fonde à Meung une école qui va très vite prendre de la renommée.

Les mêmes causes produisant, dans ce cas, les mêmes effets, Liphard a bientôt la même réputation de sainteté que son aîné en religion.

Sous l'épiscopat de Marcus évêque d'Orléans, vers 543, Saint-Maur vient à Orléans et y reste quelques jours. Cette première visite du disciple et successeur de Saint-Benoît coïncide avec le quatrième concile dans lequel l'épiscopat de la Gaule s'efforce de maintenir au christianisme la majesté de ses dogmes et la pureté de sa morale. Il nous faut donc penser que les dogmes étaient encore peu affermis dans l'esprit des fidèles et que la morale populaire sentait encore le druidisme à plein nez !

Marcus, étant allé visiter le site de Cléry situé sur la rive gauche de la Loire à peu près en face de Meung, va trouver en son hermitage Liphard dont il connaît la réputation et, touché par sa vertu, l'ordonne prêtre.

Depuis son installation à Meung, Liphard avait fait des disciples, attirés par sa sainteté, qui vivaient dans des cellules entourant la sienne. Liphard possède entre autres mérites, le don de prophétie. Dieu lui ayant révélé sa fin prochaine, il fait part de cette révélation à ses compagnons, leur laisse sans doute ses recommandations et, leur donnant pour abbé son fidèle Urbice, il meurt l'année suivante.

Urbice agrandit la chapelle et en fait l'église de Meung qu'il place sous l'invocation de Liphard, à la mémoire duquel on élève une autre église dans la ville d'Orléans afin de consacrer ainsi le lieu de sa mort et celui de sa naissance, ainsi que l'on fait à l'époque pour tout bon saint qui se respecte.

Les religieux de Meung canalisent la rivière "La Mauve" en construisant des chaussées qui, resserrant le cours de ses eaux, leur donnent une impulsion nouvelle. Ceci permet d'y construire des moulins. C'est ainsi que le bourg de Meung, devient une petite ville importante par ses commerces de tannerie, de farine, par son vignoble et sa tonnellerie, et prend pour la première fois une importance dans l'Histoire. On retrouvera son nom bien plus souvent qu'on pourrait le penser...

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A Tours, vers cette époque, arrive en pèlerinage un jeune diacre à la santé fragile prénommé Grégoire, descendant d'une grande famille aristocratique gallo-romaine, arverne, et petit-neveu de Saint-Dizier de Lyon. Il se rend au tombeau de Saint-Martin. Il y est guéri. Il se fixe à Tours où il est vite réputé pour sa probité et sa piété. En 573, il y est élu évêque. Un moment important de la civilisation vient de commencer car la mémoire d'Occident est en place.

Il s'agit de Grégoire de Tours, prolifique écrivain et observateur de son temps, qui va rédiger "L'Histoire des Francs", principale source de connaissances sur la lignée des mérovingiens. Il écrira aussi beaucoup sur les miracles et la vie des moines.

La ville de Tours prospère sous sa direction et une abbaye s'organise autour de la basilique Saint-Martin (construite un siècle plus tôt).

Grégoire meurt en 594, mais son travail de publication (pour ne pas dire public-relations) a été fait, et bien fait.

Depuis déjà longtemps, les gens viennent en foule chercher la guérison. Le pèlerinage de Saint-Martin de Tours acquiert une grande renommée, confortée par la relation des miracles qui se produisent au tombeau du saint. Les croyants, les curieux, les rois et les princes tout comme les malandrins viennent s'y faire pardonner leurs abus ou leurs crimes.
Le sanctuaire est aussi un lieu d'asile pour tous, les persécutés comme les gredins.
Ce succès enrichit énormément l'abbaye qui reçoit des donations de partout.

Par faveur royale, elle reçoit le droit de battre monnaie. On y frappe essentiellement des petites coupures, des deniers d'argent. Mais on s'y connait en économie en cette période et l'on ne craint pas d'y inventer une monnaie forte, une monnaie d'or, qui va devenir pour longtemps l'unité de compte française, voire européenne. Cette monnaie, c'est la LIVRE TOURNOIS.

Bien que monnaie scripturale, non frappée, la Livre tournois deviendra vite LA référence monétaire pour tous les siècles suivants. Elle servira de base à la frappe du premier "Franc or" (rex francorum pour les numismates) que commandera Jean-le-Bon près de sept cents ans plus tard, et même encore aux billets de la banque royale que fera imprimer Law en 1718, aux valeurs faciales respectives de 1000, 100, et 10 livres tournois ! Autant dire que sous une autre dénomination, la Livre tournois est encore présente aujourd'hui dans notre bourse... en attendant l'EURO !

Après Clotaire II, de nouveau les disputes sanglantes font rage dans la famille mérovingienne, mise à part la période du règne de Dagobert (629-639), où le pays retrouve un peu de calme.

Après lui, viendra la succession de ceux qui seront appelés " les rois faits-néant" qui n'ont pas laissé une grande empreinte dans l'histoire du val de Loire. C'est à partir du règne de ces derniers que la lignée des Carolingiens commence à prendre les commandes du royaume à travers la fonction des "maires du palais", mais il faudra encore un siècle avant l'arrivée de Charles Martel.

Continuons donc de suivre, pendant ces temps brumeux, l'éclosion des germes de civilisation semés par quelques modestes moines...

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