Le Chevalier de la Charrette (3)

Le roi pense l'avoir longtemps pour hôte,
Avant que ses blessures ne soient guéries,
Mais autant compter assécher
L'eau de la mer.
Le roi met rapidement pied à terre
Et celui qui était grièvement blessé
S'est immédiatement redressé à son approche,
Non qu'il le reconnaisse,
Et sans révéler la souffrance
Qu'il ressentait aux pieds et aux mains,
Se comportant comme s'il était indemne.
Le roi voit qu'il fait de son mieux
Et s'empresse de le saluer.
Messire, lui dit-il, je m'étonne grandement
Qu'en mon pays
Vous ayez pu pousser jusqu'ici.
Mais soyez le bienvenu,
Car jamais plus personne n'osera pareille entreprise,
Et jamais il n'arriva ni arrivera
Que quelqu'un fût si hardi
Qu'il voulût s'exposer à un tel péril.
Sachez que je vous estime d'autant plus
Que vous avez accompli
Ce que personne n'oserait faire, même en pensée.
Vous me trouverez bien disposé
Envers vous, loyal et courtois.
Je suis roi de ce pays,
Et vous offre sans restriction
Mes conseils et mon aide.
Je crois bien deviner
Que l'objet de votre quête
C'est la reine.
— Sire, fait le Chevalier, vous devinez juste.
Aucune autre raison ne m'amène ici.
— Ami, vous auriez bien du mal
Avant de l'obtenir, réplique le roi.
Vous êtes grièvement blessé :
Je vois vos plaies et le sang qui coule.
Ne comptez pas sur la bienveillance
De celui qui a conduit la reine ici,
Ni qu'il vous la rende sans combat.
Vous avez besoin de repos
Et de soins pour vos blessures
Pour en amener la guérison.
De l'onguent aux trois Maries
Vous donnerai-je, ou d'un remède encore meilleur
Si on peut en trouver, car je désire vivement
Votre confort et votre guérison.
La reine a si bonne prison
Que personne ne touche à elle,
Pas même mon fils qui l'amena ici;
Il s'en irrite fort.
Jamais homme ne fut si déraisonnable
Ni si enragé comme lui.
Mais moi, je suis bien disposé envers vous,
Et vous donnerai, que Dieu me soit en aide,
Bien volontiers ce qu'il vous faut.
Mon fils n'aura de si bonnes armes
Que je ne vous en donne d'aussi bonnes,
Ce qui n'aura guère l'heur de lui plaire.
Vous aurez le destrier qui vous conviendra.
Je vous prends sous ma protection
Envers et contre tous, s'en indigne qui voudra.
Vous n'aurez à craindre personne,
Sauf seulement celui
Qui amena la reine ici.
Personne n'a jamais menacé
Un autre homme comme je l'ai menacé, lui.

Pour un peu je l'aurais chassé
De mon royaume, tellement j'étais en colère
Parce qu'il ne veut pas vous rendre la reine.
Et pourtant c'est mon fils; mais soyez sans crainte,
S'il ne vous vainc en combat,
Il ne pourra pas, du moment que je m'y oppose,
Vous faire tort même d'une maille.
— Je vous remercie, sire, répond le Chevalier,
Mais je gaspille et perds mon temps,
Que je ne tiens nullement à perdre et à gaspiller.
Je ne me plains de rien
Et je n'ai pas de blessure qui me gêne.
Conduisez-moi donc à votre fils,
Car avec les seules armes que je porte
Je suis prêt dès maintenant
À donner et à recevoir des coups.
— Mon ami, vous feriez mieux d'attendre
Quinze jours ou trois semaines,
Jusqu'à ce que vos plaies soient cicatrisées;
Un repos de quinze jours au moins
Vous serait très profitable.
Pour rien au monde je ne permettrais
Ni n'accepterais
Qu'armé et équipé comme vous êtes
Vous combattiez en ma présence.
Et le Chevalier répond :
Si seulement vous le vouliez,
Il ne serait pas question d'autres armes,
Car volontiers avec celles que je porte
Je combattrais, sans réclamer
Qu'il y eût le moindre
Répit ou délai.
Mais pour vous plaire
J'attendrai jusqu'à demain.
Au delà de ce terme, inutile d'en parler,
Car je n'attendrai pas davantage.
Le roi lui promet
Que tout se passera selon sa volonté.
Il le fait alors mener à sa demeure
Et il commande à tous ceux qui l'accompagnent
D'être à ses ordres.
Les gens de Bademagu obéissent.
Et le roi, qui rêvait d'arriver à un accord
Si c'était possible,
Revint trouver son fils;
Il lui parle en homme qui voudrait
La paix et une bonne entente.
Beau fils, dit-il, entends-toi
Avec ce Chevalier et renonce à le combattre !
Il n'est pas venu chez nous pour s'amuser,
Pour tirer de l'arc ou se livrer à la chasse,
Mais bel et bien en quête de prouesse
Et pour accroître sa renommée.
Pourtant il aurait grand besoin de repos,
Comme je l'ai constaté de mes yeux.
S'il m'avait écouté,
Ni ce mois-ci, ni le prochain,
Il n'aurait envie de combattre,
Comme il le fait déjà maintenant.
Si tu lui rends la reine,
Crois-tu te déshonorer ?
Tu n'as pas à le craindre
Car personne ne t'en blâmerait.
Mais c'est un péché que de retenir

Une chose où l'on n'a aucun droit.
Il se serait volontiers battu
Aujourd'hui même,
Pourtant ses mains et ses pieds sont en triste état,
Tout blessés et entaillés qu'ils sont.
— Vous vous préoccupez de sottises,
Dit Méléagant à son père,
Et par la foi que je dois à saint Pierre
Je ne compte pas vous écouter en cette affaire.
Certes, je mériterais d'être écartelé
Entre quatre chevaux si je vous écoutais.
S'il cherche à être honoré, moi je le cherche aussi,
S'il cherche à être prisé, c'est aussi mon cas;
S'il désire à toute force se battre,
Je le désire cent fois plus.
— Je vois bien que tu es décidé à agir follement,
Fait le roi, et à en subir les conséquences.
Demain tu te mesureras avec le Chevalier,
Puisque tu le veux.
— Que jamais plus grand malheur ne m'arrive,
Répond Méléagant, que celui-ci !

Depuis son arrivée en ce pays ?
Alors ils commencent
À lui raconter de bout en bout
Sans en oublier un seul détail les exploits de Lancelot.
Quant à la reine, ils lui disent
Qu'elle l'attend et déclare
Que rien ne la fera partir
De Gorre avant qu'elle ne le voie,
Quoi qu'elle entende dire à son sujet.
Messire Gauvain leur demande :
Lorsque nous partirons de ce pont,
Irons-nous à la recherche de Lancelot ?
Pas un seul qui n'opine
Qu'il vaut mieux aller retrouver la reine,
Que Bademagu se chargera de faire chercher Lancelot.
Ils pensent que son fils traîtreusement
L'a fait emprisonner,
Ce Méléagant qui le déteste.
Où que Lancelot se trouve, si le roi le sait,
Il forcera son fils à le libérer,
On peut compter là-dessus.
Tous se rallient à cet avis
Et ils se mettent en route.
Ils chevauchent jusqu'à la résidence
Où se trouvent Bademagu et la reine,
Également Keu le sénéchal,
Et ce scélérat
Plein de traîtrise,
Qui a tant inquiété
Au sujet de Lancelot ceux qui arrivent.
Ils se jugent mortellement trahis,
Et se lamentent, car leur anxiété est grande.
Ce n'est pas une nouvelle agréable
Que l'on porte à la reine;
Néanmoins, elle se comporte
Aussi plaisamment qu'elle peut.
À cause de messire Gauvain il faut
Qu'elle cache sa peine, et elle y parvient.
Cependant elle ne savait comment tout à fait
L'empêcher de paraître.
Tout à la fois elle se réjouit et s'attriste :
Pour Lancelot elle souffre en son coeur,
Mais en présence de messire Gauvain
Elle manifeste une joie extrême.
Il n'y a personne qui, ayant entendu la nouvelle
De la disparition de Lancelot,
Ne soit plongé dans la tristesse.
Le roi aurait été ravi
De l'arrivée de messire Gauvain
Et de faire sa connaissance,
Si ce n'est que sa douleur que Lancelot
Soit tombé dans un traquenard
Est si grande qu'elle l'accable.
Et la reine le prie instamment
Que par monts et par vaux
Il fasse rechercher Lancelot,
Sans perdre de temps, à travers son royaume.
Messire Gauvain et Keu le sénéchal
Se joignent à elle, et tous les autres :
Il n'y a personne qui n'implore le roi.
Laissez-moi donc le soin de cette affaire,
Fait Bademagu, et cessez de me presser,
Car voilà longtemps que je suis prêt.
Cette recherche sera menée à bien
Sans qu'il soit besoin de vos requêtes et de vos prières.
Chacun s'incline devant lui,
Et le roi envoie ses messagers,
Par tout son royaume
- Des serviteurs bien connus et fort capables -
Qui à travers toute la contrée
Demandent des nouvelles de Lancelot.
Partout ils se sont enquis de lui,
Mais de Lancelot nulle nouvelle ne leur parvient.
Ils s'en retournent bredouilles
Là où séjournent les chevaliers, Gauvain, Keu et tous les autres,
Qui déclarent que tout armés,
La lance en arrêt, ils se mettront en campagne,
Qu'ils n'enverront aucun autre à leur place.
Un jour après manger ils se trouvaient
Dans la grand-salle, où ils s'armaient
- Le moment était venu
De leur départ imminent -
Quand un jeune homme y entra
Et s'avança parmi eux
Pour arriver devant la reine.
Elle était bien pâle,
Car n'ayant point de nouvelles de Lancelot,
Sa souffrance était si vive
Qu'elle en avait perdu toute couleur.
Et le valet l'a saluée,
Et Bademagu qui se tenait près d'elle,
Et puis après cela tous les autres,
Y compris Keu et messire Gauvain.
Il tenait une lettre à la main
Qu'il tend au roi, qui s'en empare.
À un clerc qui sait bien remplir pareille fonction
Il l'a fait lire à haute voix.
Ce dernier sut fort bien déchiffrer
Ce qu'il vit écrit sur le parchemin.
La lettre portait que Lancelot salue
Le roi, son bon seigneur,
Le remerciant du si courtois traitement
Et des bienfaits qu'il a reçus de lui,
Et se déclarant entièrement
Soumis à ses ordres;
Que Bademagu sache sans le moindre doute
Qu'il se trouve auprès du roi Artur,
En parfaite santé et plein de vigueur.
El ajoute qu'il mande à la reine
Qu'elle retourne, si elle veut bien,
Avec Keu et messire Gauvain.
La lettre avait tout ce qu'il fallait
Pour qu'on crût à son authenticité.
Ils furent tous ravis de ce qu'ils ont appris
Et la cour retentit d'une joie bruyante.
Le lendemain matin
On décida de se mettre en route :
Quand il fut jour,
Ils s'apprêtent tous, s'équipent,
Montent en selle et partent.
Le roi les accompagne et les conduit
Triomphalement
Une bonne partie du chemin.
Il les conduit hors de son domaine
Et quand il l'a fait,
Il prend congé de la reine
Et de tous les autres.
La reine fort courtoisement,
En se séparant de lui, le remercie
De l'avoir si bien traitée.
Elle entoure son cou de ses deux bras
Et lui offre et lui promet
Ses bons services et ceux de son époux :
Elle ne pouvait lui faire plus grande promesse.
Messire Gauvain et Keu, tous
Comme à leur seigneur et ami,
Font également au roi des promesses de service.
Sans s'arrêter davantage, ils reprennent leur route,
Tandis que Bademagu leur dit adieu
Et salue tous les autres en plus de ces trois;
Alors il retourne dans son royaume.
La reine ne fit longue halte
Nul jour de toute la semaine,
Ni le cortège qu'elle ramène.
La nouvelle parvient à la cour,
Nouvelle qui plut grandement au roi Artur,
Que la reine approche.
Le roi se réjouit
D'autant plus qu'il croyait
Que c'était grâce aux prouesses de son neveu
Que la reine est de retour,
Elle et Keu, et les gens de moindre importance,
Mais la vérité est tout autre.
La ville se vide à leur approche,
Tout le monde se porte à leur rencontre
Et chacun s'exclame,
Qu'il soit chevalier ou vilain :
Que messire Gauvain soit le bienvenu,
Lui qui a ramené la reine,
Et nous a rendu mainte autre captive
Et maint prisonnier !
Gauvain leur répond :
Seigneur, vous avez tort de me louer,
Cessez maintenant de parler de la sorte,
Que je n'y suis pour rien.
L'honneur que vous me rendez me fait honte,
Car je ne suis pas arrivé à temps;
Je me suis trop attardé en route.
Mais c'est Lancelot qui est arrivé à temps,
Lui à qui un si grand honneur est échu
Qu'avant lui nul chevalier n'en connut de tel.
— Où donc est-il, beau sire,
Quand nous ne le voyons pas à vos côtés ?
— Comment où ça ?, fait messire Gauvain,
Mais à la cour de mon seigneur le roi.
Il n'y est donc pas ?
— Certes non,
Ni en toute cette contrée.
Depuis que ma dame la reine fut emmenée
Nous n'avons eu aucune nouvelle de lui.
Alors pour la première fois Gauvain
Se rendit compte que la lettre de Lancelot
Était une fabrication
Qui les avait induits en erreur.
Les voilà tous plongés dans la tristesse :
Ils arrivent à la cour en se lamentant,
Et le roi demande tout de suite
Des nouvelles de ce qui s'est passé.
Nombreux furent ceux prêts à lui conter
Les exploits de Lancelot,
Comment il a libéré
La reine et tous les autres prisonniers,
Comment et par quelle trahison
Le nain le leur a enlevé et soustrait.
Cela déplaît fort au roi,
Il en est tout triste,
Mais d'un autre côté son coeur bondit de joie
À revoir la reine,
Devant un tel bonheur tout chagrin s'efface.
Quand il a en sa possession la personne qu'il désire le plus
Il se soucie bien peu de tout le reste.
Pendant que la reine était absente,
Je crois que les dames du pays
Et les demoiselles d'âge à se marier
S'assemblèrent
Et que les demoiselles
Déclarèrent qu'il était bien temps
De leur trouver un mari.
Lors de la réunion on décida
D'organiser un tournoi.
La dame de Noauz se chargerait d'un des deux camps,
La dame de Pomelegoi, de l'autre.
Ceux qui auront le dessous
Ne pourront prétendre à rien,
Mais ceux qui auront le dessus
Les demoiselles en voudront pour époux.
On fit crier et proclamer le tournoi
Dans toutes les contrées voisines
Et même dans les pays lointains.
La proclamation fut faite
Bien avant la date fixée
Afin d'attirer le plus possible de gens.
La reine fut de retour
Avant la date choisie.
Dès que les dames surent
Que la reine était revenue,
Un grand nombre d'entre elles
Se rendirent à la cour
Et, une fois devant le roi, elles le prièrent
De leur accorder un don,
De consentir à leur demande.
Il leur promit,
Avant même de savoir ce qu'elles voulaient,
Qu'il leur accorderait leur requête.
Alors elles lui dirent qu'elles désiraient
Qu'il permît à la reine
De venir voir leur tournoi.
Et le roi, qui avait coutume de ne rien refuser,
Répondit qu'il veut bien si elle y tient.
Les dames, fort aises de la réponse du roi,
S'en vont trouver la reine
Et tout de go lui disent :
Madame, ne reprenez pas
Ce que le roi nous accorde.
Et elle leur demande :
De quoi s'agit-il ?
Dites-le-moi !
Alors elles lui disent :
Si vous voulez
Venir à notre tournoi,
Le roi ne cherchera pas à vous retenir
Et ne vous empêchera pas d'y aller.
La reine dit qu'elle se rendra au tournoi
Du moment que le roi le lui permet.
Sans perdre de temps, à travers tout le royaume,
Les demoiselles envoient dire
Et mandent qu'elles comptaient
Amener la reine à assister
Au tournoi le jour fixé.
La nouvelle se propagea
Et loin et près et ça et là;
Elle a tant voyagé
Qu'elle a pénétré
Dans le royaume dont nul ne pouvait retourner -
Mais pour lors tout un chacun
Pouvait y entrer et en sortir
Sans rencontrer de difficulté.
La nouvelle s'est diffusée
Par tout le royaume de Gorre,
Jusqu'à atteindre la demeure
D'un sénéchal de Méléagant,
Ce scélérat bien digne des feux de l'enfer !
Ledit sénéchal tenait Lancelot sous sa garde :
Méléagant l'avait emprisonné chez lui,
En tant qu'un ennemi mortel
Qu'il haïssait à l'extrême.
Lancelot eut vent du tournoi
Et en apprit la date.
Dès ce moment ses yeux furent mouillés de larmes
Et son coeur vide de joie.
La femme du sénéchal,
Voyant Lancelot triste et pensif,
L'interrogea en secret :
Messire, je vous conjure, pour Dieu
Et sur votre âme, de m'avouer
Pourquoi vous êtes tellement changé.
Vous ne buvez plus, vous ne mangez plus,
Et jamais je ne vous vois plaisanter ni rire.
Vous pouvez me dire en toute sûreté
Ce que vous pensez et ce qui vous afflige.
— Ah ! madame, ne vous étonnez pas
Si je suis triste.
Car je me trouve tout désemparé
Quand je ne pourrai être là
Où se trouveront tous ceux qui comptent :
C'est-à-dire au tournoi qui va réunir
Tout un peuple, me semble-t-il.
Et pourtant s'il vous plaisait
Et que Dieu vous rendît généreuse
Au point de m'y laisser aller,
Vous pourriez être sûre
Que je me comporterais de telle sorte
Que je reviendrais me constituer votre prisonnier.
— Certes, fait-elle, je le ferais
Très volontiers si je n'y voyais
Ma ruine et ma mort.
Mais je crains tellement mon seigneur,
Méléagant le félon,
Que je n'oserais le faire,
Car il se vengerait cruellement sur mon mari.
Ce n'est pas étonnant si je le redoute,
Vous savez comme il est fermé à toute pitié.
— Madame, si vous avez peur
Que je ne retourne en votre prison
Sitôt le tournoi terminé,
Je vous ferai un serment,
Que je ne saurai violer,
Que rien ne m'empêchera
De revenir me constituer votre prisonnier
Aussitôt après le tournoi.
— Ma foi, dit-elle, je vais vous laisser partir,
Mais à une condition.
— Laquelle, madame ?
— Messire, il faut me jurer
Non seulement de retourner ici
Mais également m'assurer
Que vous m'accorderez votre amour.
— Madame, tout l'amour dont je dispose
Je vous le donne, et je vous jure de revenir.
— Je n'aurai donc rien du tout à présent,
Fait la dame en riant,
Je devine que vous avez accordé
À une autre
L'amour que je vous réclame.
Néanmoins sans le moindre dédain
J'en prends ce que je puis,
Et je m'en contenterai.
Mais j'entends recevoir votre promesse
Solennelle que vous ferez de la sorte
Que vous reviendrez en ma prison.
Lancelot, sans chercher d'échappatoire,
Lui jure sur sa foi de chrétien
Qu'il reviendra sans faute.
La femme du sénéchal lui remet alors
L'armure couleur vermeille de son mari
Et le destrier qui était merveilleusement
Beau et fort et fougueux.
Lancelot monte en selle et s'en va,
Vêtu d'une armure
Rutilante et toute neuve;
Il chevauche tant et si bien qu'il parvint à Noauz.
Il choisit de combattre dans ce camp,
Mais se logea hors de la ville.
Jamais ce preux n'eut pareil logis,
Car il était petit et bas;
Mais il ne voulut pas descendre
Dans un lieu où il risquait d'être reconnu.
Il y avait beaucoup de nobles chevaliers
Installés au château,
Mais ceux hors des murs étaient encore plus nombreux.
Pour la reine il en vint tant
Qu'un sur cinq ne put trouver
À se loger sous un toit;
Et sur huit chevaliers il y en avait bien sept
Dont pas un seul ne serait venu là
Sans la présence de la reine.
Sur plus de cinq lieues à la ronde
Les seigneurs s'étaient abrités
Sous des pavillons, des galeries et des tentes.
Et de dames et de gentes demoiselles
Il y en eut tant que c'était merveille.
Lancelot avait placé son écu dehors
À l'entrée de son logis.
Pour se détendre
Il avait enlevé son armure et s'était allongé
Sur un lit qu'il trouvait peu à son goût,
Car il était étroit avec un matelas peu épais,
Et couvert d'un gros drap de chanvre.
Lancelot, tout désarmé,
Gisait sur son côté.
Tandis qu'il reposait sur son grabat,
Voici un vaurien, un héraut d'armes
Vêtu en tout et pour tout d'une chemise -
Il avait laissé en gage à la taverne
Sa cote et ses chausses -
Qui venait nu-pieds à toute allure,
Sans protection contre le vent.
Il remarque l'écu devant la porte,
L'inspecte, sans pouvoir identifier
Le blason ni son possesseur;
Il ne savait qui avait le droit de le porter.
Voyant que la porte était entrebaîllée,
Il pénètre dans le logis et voit Lancelot
Allongé sur son lit.
L'ayant reconnu,
Il se signa de surprise.
Lancelot, l'ayant toisé,
Lui défendit de parler de lui
N'importe où :
S'il osait dire son nom et que Lancelot le sût,
Mieux vaudrait pour lui qu'il se fût
Arraché les yeux ou brisé le col.
Messire, je vous révère depuis toujours,
Fait le héraut, et vais continuer à le faire.
Tant que je vivrai,
Ni pour or ni pour argent je ne ferai rien
Qui vous déplaise.
Il bondit hors de la maison
Et s'en va criant à tue-tête :
Voici venu celui qui aunera !
Voici venir celui qui aunera !
Son annonce, le garnement la crie un peu partout,
Et les gens sortent de tous côtés,
Lui demandant d'expliquer ce qu'il hurle.
Le héraut n'ose en donner l'explication,
Mais va répétant la même annonce.
Sachez que c'est la première fois qu'on entendit :
Voici venu celui qui prendra la mesure des autres !
Le héraut fut celui qui nous enseigna
À crier de la sorte,
Il fut le premier à prononcer ces mots.
Les groupes sont déjà assemblés,
La reine et toutes les dames,
Les chevaliers et bien d'autres,
Dont une multitude de sergents
À droite, à gauche et partout.

Là où le tournoi devait avoir lieu,
Une grande estrade de bois se dressait,
Pour recevoir la reine,
Les dames et les demoiselles :
On n'avait jamais vu si belle estrade,
Si longue et si bien construite.
C'est là que le lendemain
Se sont rendues la reine et toutes les dames,
Elles entendent être spectatrices des joutes,
Savoir qui vaincra et qui sera vaincu.
Les chevaliers arrivent dix par dix,
Vingt par vingt, trente par trente,
Ici quatre-vingts, là quatre-vingt-dix,
Ici cent, là plus, et par là deux fois autant.
La presse est si grande
Devant l'estrade et tout alentour
Que le combat s'engage.
Les chevaliers armés ou désarmés s'assemblent,
Leurs lances ressemblent à une forêt,
Car tant en ont fait apporter
Ceux qui veulent en jouer,
Qu'on ne voyait que lances,
Bannières et gonfanons.
Les jouteurs se préparent à jouter,
Car ils trouvent assez de chevaliers comme eux,
Également venus là pour jouter,
Et les autres se disposaient de leur côté
À des actions pareillement chevaleresques.
Les prés sont remplis,
De même les labours et les champs en friche,
De chevaliers si nombreux qu'on ne saurait les compter,
Tant il y en avait.
Mais Lancelot fut absent
De cette première mêlée;
Mais quand il parut sur le champ du combat
Et le héraut le vit venir,
Ce dernier ne put s'empêcher de crier :
Voyez celui qui aunera !
Voyez celui qui aunera !
Et on lui demande :
Qui est-ce donc ?
Mais le héraut ne voulut point leur répondre.
Quand Lancelot fut entré dans la mêlée,
À lui seul il valut vingt des autres meilleurs chevaliers.
Il se met à jouter si bien
Que nul des spectateurs
Ne peut écarter ses yeux de lui où qu'il se trouve.
Du côté de ceux de Pomelesglai combattait
Un chevalier preux et vaillant,
Assis sur un cheval plus rapide
Qu'un cerf traversant une lande.
C'était le fils du roi d'Irlande,
Qui se faisait remarquer par ses coups.
Mais c'est quatre fois plus qu'on admirait
Le Chevalier inconnu.
Tous demandent instamment :
Qui donc est ce combattant qui surpasse tous les autres ?
Et la reine tire à part
Une demoiselle très avisée
Et lui dit : Demoiselle,
Vous allez me porter au plus vite
Un message des plus courts.
Descendez rapidement de cette estrade,
Vous irez à ce Chevalier là-bas
Qui porte un écu vermeil,
Dites-lui à voix basse
Que au plus mal je lui mande.
La demoiselle s'empresse
De s'acquitter du message de la reine.
Elle s'approche de Lancelot
Tant qu'elle peut
Et lui dit tout bas,
Pour ne pas être entendue des personnes voisines :
Messire, ma dame la reine,
Vous mande par moi et je vous le dis : Au plus mal.
Quand il entendit le message,
Il répondit : Bien volontiers !
En homme entièrement aux ordres de la reine.
Alors il se lance contre un chevalier
De toute la vitesse de son cheval,
Et manque son coup.
Ensuite jusqu'au soir
Il fit au pis qu'il put,
Parce que c'est cela que voulait la reine.
Et son adversaire
N'a pas failli, lui, mais le frappa
Fortement de toute la pesée de sa lance.
Alors Lancelot s'enfuit,
Et pendant toute cette journée il ne tourna
Le col de son destrier vers nul autre combattant.
Même pour éviter la mort il n'aurait rien fait
Qui n'eût contribué à sa honte,
Son indignité et son déshonneur.
Il fait semblant d'avoir peur
De tous ceux qui vont et viennent.
Les chevaliers qui auparavant
Chantaient ses louanges
Rient aux éclats et se moquent de lui.
Et le héraut qui allait répétant :
Voici celui qui les vaincra tous l'un après l'autre !
Est morne et tout déconfit,
Car il entend les railleries et les sarcasmes
De ceux qui crient :
Maintenant, l'ami,
Il faut te taire.
Ton chevalier a fini d'auner,
Il a tant auné qu'il a brisé
Cette aune dont tu faisais un tel éloge.
Nombreux sont ceux qui disent :
Que signifie tout cela ?
ll était si vaillant tout à l'heure;
Et le voilà devenu si couard
Qu'il n'ose faire face à nul adversaire.
Peut-être qu'il se montra si valeureux
Parce qu'il n'avait combattu auparavant;
En entrant dans la lice il fit preuve d'une telle fougue
Que nul chevalier, si expérimenté fût-il,
Ne savait lui tenir tête,
Car il frappait comme un dément.
Et maintenant qu'il a appris le métier des armes,
Jamais plus de son vivant
Il ne voudra en porter.
Le coeur lui manque pour cette tâche,
Au monde il n'y a personne de si couard.
La reine, qui ne le quitte pas des yeux,
Est ravie de ce qu'elle voit,
Car elle sait bien, sans le dire à quiconque,
Qu'elle a affaire à Lancelot.
Ainsi jusqu'au soir
Il se fit tenir pour un lâche.
Au moment où l'on se dispersa,
On discuta beaucoup pour établir
Quels étaient ceux qui s'étaient le mieux comportés.
Le fils du roi d'Irlande pense
Que sans conteste possible
La gloire et le prix du tournoi lui appartiennent,
Mais il se trompe lourdement :
Bien d'autres chevaliers l'avaient égalé.
Même le Chevalier Rouge
Plut aux dames et aux demoiselles,
Aux plus élégantes, aux plus belles,
Au point qu'elles n'avaient mangé des yeux
Aucun autre chevalier comme lui;
Car elles avaient vu
Comme il s'était d'abord conduit,
Comme il avait été preux et hardi;
Puis il était devenu si couard
Qu'il n'osait attendre nul adversaire,
Le pire des chevaliers aurait pu l'abattre
Et faire prisonnier, s'il avait voulu.
Mais tous tombèrent d'accord
Que le lendemain ils retourneraient sans faute
Au tournoi, et les demoiselles
Choisiraient pour maris
Ceux qui remporteraient le prix de la journée;
Elles en conviennent et c'est là leur plan.
L'on se dirigea lors vers les logis
Et quand ce fut fait,
En divers lieux
On entendit des chevaliers dire :
Où se trouve le pire des chevaliers,
Celui qui s'est couvert de honte ?
Où est-il allé ?
Où s'est-il tapi ?
Où le chercher ?
Où pourrons-nous le trouver ?
Peut-être ne le reverrons-nous jamais.
Car Lâcheté est à ses trousses,
Dont il a reçu un tel fardeau
Qu'au monde il n'y a personne de si poltron.
Et il n'a pas tort, car c'est plus confortable,
Bien cent mille fois, d'être un lâche
Que d'être hardi et batailleur.
Lâcheté aime ses aises,
Il l'a donc embrassée avec confiance
Et lui a emprunté tout ce qu'il a.
Jamais
Prouesse ne s'est abaissée
Au point de reposer en lui
Ni de s'installer à ses côtés.
Mais Lâcheté s'est logée en lui
Et l'a trouvé si accueillant,
Si prêt à la servir et à lui faire honneur
Qu'il en perd son propre honneur.
Ainsi jusque tard dans la nuit clabaudent
Ceux qui s'enrouent à force de médire.
Mais tel bien souvent médit d'autrui
Qui est bien pire que celui
Qu'il critique et méprise.
Chacun dit donc ce qui lui plaît.
Quand le jour reparut,
Tout le monde fut prêt
Et tous revinrent au tournoi.
De nouveau l'estrade reçut la reine,
Les dames et les demoiselles;
Avec elles se trouvaient de nombreux chevaliers
Qui n'étaient pas armés; c'était
Des prisonniers sur parole ou des croisés.
Les chevaliers leur expliquent les blasons
De ceux qu'ils estiment le plus.
Ils leur disent :
Voyez-vous
Ce chevalier à la bande couleur d'or
Sur son écu rouge ?
C'est Governaut de Roberdic.
Et puis voyez-vous cet autre
Qui sur son écu a fait peindre,
L'un à côté de l'autre, une aigle et un dragon ?
C'est le fils du roi d'Aragon,
Qui est venu en ce pays
Pour conquérir honneur et renommée.
Et voyez-vous ce chevalier tout près de lui
Qui si bien attaque et joute,
Et qui porte un écu mi-parti vert,
Avec un léopard peint sur le vert,
L'autre moitié azur ?
C'est Ignaure le Désiré,
Qui sait aimer et se faire aimer.
Et celui qui fait figurer sur son écu
Deux faisans peints bec à bec,
C'est Coguillant de Mautirec.
Et voyez-vous ces deux chevaliers non loin de là
Sur ces deux chevaux pommelés,
Dont les écus dorés sont ornés d'un lion noir ?
L'un s'appelle Sémiramis
L'autre c'est son compagnon,
Leurs deux écus ont la même couleur.
Et voyez-vous celui qui sur son écu
À fait représenter une porte
Dont semble sortir un cerf ?
Aucun doute, c'est là le roi Yder.
Ainsi parlaient ceux qui se trouvent sur l'estrade.
Cet écu fut fait à Limoges,
Piladés l'en apporta,
Lui qui veut sans cesse batailler
Et désire ardemment les combats.
Cet autre écu provient de Toulouse,
Avec tout le harnais,
C'est Keu d'Estraus qui les apporta.
Et cet écu-là provient de Lyon sur le Rhône :
Il n'y en a pas de meilleur sous le ciel.
Pour un grand service rendu par lui
Il fut donné à Taulas du Désert,
Qui le porte à merveille et bien se protège avec.
Et cet autre écu est de fabrication anglaise,
Fait à Londres,
Sur lequel vous voyez ces deux hirondelles
Qui paraissent prêtes à prendre leur vol,
Mais sans bouger elles reçoivent
Maints coups des épées en acier poitevin;
C'est Thoas le Jeune qui le porte.
Ainsi décrivent-ils
Les blasons de ceux qu'ils connaissent;
Mais nulle part ils n'aperçoivent
Le Chevalier tant méprisé par eux,
Aussi croient-ils qu'il s'est dérobé,
Puisqu'il n'a pas rejoint la cohue.
Quand la reine ne le voit pas,
L'envie lui prend d'envoyer quelqu'un
Chercher à travers les rangs pour le trouver.
Elle ne sait qui mieux y expédier
Que celle qui y fut
La veille sur son ordre.
Sur-le-champ elle la fait venir près d'elle
Et lui dit : Partez, demoiselle !
Montez sur votre palefroi.
Je vous envoie auprès du Chevalier d'hier,
Cherchez-le et trouvez-le !
Ne vous attardez pas en route,
Et de nouveau dites-lui
Qu'il se conduise au plus mal.
Quand vous aurez transmis cette injonction,
Écoutez bien sa réponse.
La demoiselle ne s'attarde point,
Elle avait noté la veille
De quel côté le Chevalier partirait;
Sans doute savait-elle
Qu'on l'enverrait de nouveau à lui.
À travers les rangs elle s'est avancée,
Tant qu'elle l'aperçut.
Elle s'empresse de lui dire à voix basse
Que de nouveau il se conduise au plus mal,
S'il tient à conserver l'amour et les bonnes grâces
De la reine, de qui vient le message.
Et lui répond :
Du moment qu'elle le commande,
Je vais lui obéir.
Rapidement la demoiselle s'en va,
Tandis que valets, sergents et écuyers
Se mettent tous à huer
Et à crier :
C'est à ne pas y croire,
L'homme aux armes écarlates
Est de retour, mais que peut-il bien chercher ?
Il n'y a pas d'être plus vil que lui,
De si méprisable et de si poltron.
Lâcheté s'est emparée de lui
Au point qu'il ne sait lui résister.
La demoiselle retourne à l'estrade
Et s'est approchée de la reine,
Qui l'a pressée de questions
Avant d'entendre la réponse
Qui lui a causé une grande joie,
Parce qu'elle est sûre maintenant
Que le Chevalier est celui à qui elle appartient toute
Et qui est entièrement sien.
La reine commande à la demoiselle
D'aller au plus tôt le retrouver et lui dire
Qu'elle lui mande et le prie
De combattre le mieux qu'il pourra.
Et la demoiselle répond qu'elle s'en ira
Immédiatement, sans chercher un délai.
Elle descend de la tribune jusqu'en bas,
Où son valet l'attendait
Avec son palefroi.
Elle se met en selle et s'en va
Trouver le Chevalier
À qui elle dit :
Messire, ma dame vous mande maintenant
De combattre le mieux que vous pourrez !
Lui répond  : Vous lui direz
Que rien ne me rebute
Du moment que cela lui plaît,
Et que tout ce qui lui plaît me fait plaisir.
La demoiselle ne fut pas lente
À reporter le message,
Certaine que la reine
En serait ravie.
Aussi vite que possible
Elle se dirige vers l'estrade.
La reine se lève
Et va à sa rencontre,
Mais sans descendre les marches
Elle l'attend au haut de l'escalier.
La demoiselle s'approche,
Porteuse d'un message bien agréable;
Elle monte les marches
Et, venue devant la reine,
Elle lui dit : Ma dame, jamais je ne vis
Chevalier si accommodant :
Il tient à vous obéir
En toutes choses.
À vous dire vrai,
Il réagit de même façon quoi qu'on lui demande,
Que cela lui plaise ou non.
— Ma foi, fait la reine, cela se peut.
Elle retourne alors à la baie
Pour regarder les jouteurs.
Et Lancelot sans plus tarder
Saisit son écu par les courroies.
Désirant ardemment
Faire voir à tous ses qualités guerrières,
Il tourne la tête de son cheval
Et le laisse courir entre deux rangs de combattants.
Bientôt il va étonner
Ceux qu'il a trompés par sa feinte couardise,
Et qui ont passé une grande partie de la veille
À se moquer de lui;
Ils avaient longtemps ri
Et plaisanté à son sujet.
Tenant son écu par les courroies,
Le fils du roi d'Irlande
Pique des deux et se précipite
À sa rencontre.
Ils s'entrechoquent
Si violemment que le fils du roi d'Irlande
Perd tout intérêt pour la joute,
Car sa lance est brisée;
Il n'a pas frappé sur de la mousse,
Mais sur du bois dur et bien sec.
Lancelot lui a appris un de ces tours
Au cours de la joute :
Il lui applique l'écu contre le bras
Et lui serre le bras contre le côté,
Et voilà qu'il le fait rouler à terre.
Aussitôt les chevaliers des deux camps
Arrivent en trombe,
Les uns pour libérer le fils du roi d'Irlande,
Les autres pour l'encombrer.
Les premiers veulent aider leur seigneur,
Mais vident leurs arçons pour la plupart
Au cours de la mêlée.
De toute cette journée
Gauvain ne se mêla de combattre,
Bien qu'il fût là avec les autres.
Il prenait un tel plaisir à regarder
Les prouesses du Chevalier Aux armes vermeilles,
Que celles des autres combattants
Lui paraissaient manquer d'éclat,
Comparées aux siennes.
Et le héraut, qui se réjouit fort,
S'écrie bien haut pour que tous puissent l'entendre :
Il est venu celui qui aunera !
Aujourd'hui, vous verrez ce qu'il va faire,
C'est aujourd'hui qu'il va se couvrir de gloire.
Alors Lancelot dirige
Et éperonne son cheval
À la rencontre d'un chevalier élégamment armé,
Et le frappe si fort qu'il l'envoie rouler
Loin de son cheval, à plus de cent pas.
Il se met à combattre si bien
De son épée et de sa lance
Qu'il n'y en a aucun parmi ceux qui ne portent pas d'armes
Qui n'éprouve du plaisir rien qu'à le regarder.
Même ceux qui portent des armes
Y trouvent de quoi se réjouir et y prennent plaisir,
Car c'est une joie que de voir
Comment il fait renverser et tomber à terre
À la fois chevaux et chevaliers.
Il n'y a guère de chevalier avec qui il engage le combat
Qui demeure en selle,
Et les chevaux qu'il gagne,
Il en fait cadeau à qui les voulaient.
Et ceux qui aimaient se moquer de lui
Disent : Nous voilà honnis et perdus.
Nous avons eu grand tort
De le dénigrer et de le mépriser.
En vérité, à lui seul il vaut bien un millier
De ses nombreux rivaux dans ce champ,
Car il les a tous vaincus et surpassés -
Tous les chevaliers du monde;
Il n'y en a aucun qui puisse l'égaler.
Et les demoiselles disaient,
En le regardant avec émerveillement,
Qu'il leur ôte toute possibilité de l'épouser,
Car elles n'osaient point se fier
À leur beauté, à leurs richesses,
Ni à leur pouvoir ni à leur rang dans le monde,
Car ni pour sa beauté ni pour sa fortune
Il ne daignerait en prendre aucune pour femme :
Ce Chevalier était trop parfaitement preux.
Et pourtant de tels vux sont faits
Par un assez grand nombre d'entre elles qui disent
Que si elles ne peuvent pas l'avoir pour époux,
Elles ne seront désormais plus à marier dans l'année,
Ni à être données en mariage à qui que ce soit.
Et la reine, qui entend
Ce qu'elles vont proclamant ainsi,
En son for intérieur rit et se moque d'elles;
Elle sait bien que pour tout l'or de l'Arabie
Que l'on étalerait devant lui,
La meilleure de parmi elles -
La plus belle ou la plus noble - ne serait pas choisie
Par celui qui les excite toutes.
Et leur volonté est commune à toutes :
Chacune voudrait l'avoir pour elle;
Et elles sont toutes jalouses les unes des autres,
Tout comme si chacune était déjà son épouse,
Parce qu'elles le voient si adroit
Qu'elles pensent et qu'elles croient
Que nul autre chevalier - il leur plaisait à ce point-là -
Ne saurait faire ce que lui faisait.
Il fit tout si bien qu'au moment où cela se terminait,
Des deux camps on dit sans risque de mentir
Qu'il n'y avait pas eu un autre pour rivaliser
Avec celui qui porte l'écu vermeil.
Tous l'affirmèrent, et ce fut vrai.
Mais au moment de partir, il laissa
Tomber son écu au milieu de la foule -
Là même où il put voir qu'elle était au plus dense -
Et sa lance et la housse de son cheval;
Puis il s'en alla à toute allure.
Et il s'en alla si discrètement
Que personne de toute l'assemblée
Qui s'y trouvait réunie, ne s'en aperçut.
Et il se mit en route,
En se dirigeant d'un pas rapide et direct
Vers l'endroit d'où il était venu,
Afin de s'acquitter de son serment.
Au moment de quitter le tournoi,
Tous le cherchent et le réclament;
Ils ne le trouvent point, car il s'est enfui,
Parce qu'il ne tient pas à ce qu'on le connaisse.
Les chevaliers en éprouvent une grande tristesse et bien du chagrin,
Car ils l'auraient beaucoup fêté
S'ils l'avaient avec eux.
Et si les chevaliers se désolèrent
Du fait qu'il les a ainsi abandonnés,
Les demoiselles, lorsqu'elles l'apprirent,
En ressentirent une douleur encore plus amère,
Et disent que par saint Jean
Elles ne se marieront pas cette année :
Puisqu'elles n'ont pas celui qu'elles voulaient,
Elles en tenaient tous les autres quittes;
Ainsi le tournoi prit-il fin
Sans qu'une seule eût pris de mari.
Et Lancelot ne s'attarde pas,
Mais retourne vite à sa prison.
Et le sénéchal y arriva deux ou trois jours
Avant Lancelot,
Et il demanda où celui-ci se trouvait.
Et la dame qui lui avait
Offert ses armes vermeilles,
Belles et bien entretenues,
Et son harnois et son cheval,
Dit toute la vérité au sénéchal,
Comment elle l'avait envoyé
Là où l'on tournoyait,
Au tournoi de Noauz.
Vous n'auriez pas pu faire pire chose,
Madame, en vérité, fait le sénéchal;
Il m'en arrivera, je pense, un malheur bien grand,
Car Méléagant, mon seigneur,
Agira à mon égard plus mal que ne me traiterait le géant
Si j'étais tombé, naufragé, sous son emprise.
Je serai mort et ruiné
Dès qu'il saura ce qui s'est passé,
Car il n'aura point pitié de moi.
— Beau sire, n'ayez aucune crainte,
Fait la dame, une telle peur,
Vous n'avez nullement besoin de la ressentir;
Rien au monde n'est capable de l'empêcher de revenir,
Car il m'a juré sur les reliques des saints
Qu'il reviendrait au plus tôt qu'il pourrait.
Le sénéchal monte aussitôt à cheval,
Il se présenta devant son seigneur et lui raconte
Toute cette affaire chanceuse;
Mais il le rassure fort,
Car il lui dit comment
Sa femme obtint de Lancelot
Qu'il retournerait dans sa prison.
Il ne fera point faux bond,
Fait Méléagant, je le sais bien,
Et néanmoins je regrette beaucoup
Ce que votre femme a fait :
Pour rien au monde je n'aurais voulu
Qu'il fît partie du tournoi.
Mais rentrez maintenant vite chez vous,
Et veillez, lorsqu'il sera de retour,
Qu'il soit si bien gardé en prison
Qu'il n'en sorte plus,
Et qu'il ne puisse aucunement disposer de lui-même;
Et donnez-m'en aussitôt des nouvelles.
— Il en sera fait comme vous l'ordonnez,
Fait le sénéchal, et il s'en va.
Et il trouva Lancelot de retour,
Prisonnier dans sa cour.
Un messager repart à toute vitesse,
Envoyé par le sénéchal
Par le chemin le plus direct à Méléagant,
Et il lui dit au sujet de Lancelot
Qu'il est revenu.
Et dès qu'il l'eut entendu,
Il convoqua maçons et charpentiers
Qui, soit à contre-coeur soit de bon gré,
Ne manquèrent de faire ce qu'il leur ordonna.
Il envoie chercher les meilleurs du pays,
Et il leur a dit de lui construire
Une tour et de faire tout leur possible
Afin qu'elle fût faite rapidement.
La pierre fut extraite au bord de la mer,
Car près de Gorre, de ce côté-ci,
On trouve un bras de mer grand et large :
Au milieu de ce bras de mer se situait une île -
Méléagant le savait bien.
C'est là que Méléagant ordonna d'apporter la pierre
Et le bois de construction pour bâtir la tour.
En moins de cinquante-sept jours
La tour fut achevée,
Haute, aux solides fondations, les murs épais.
Quand elle fut terminée,
Il y fit amener Lancelot
De nuit et il l'enferma dans la tour;
Puis il ordonna de murer les portes,
Et fit jurer à tous les maçons
Que par eux jamais de cette tour
Ne serait nulle parole à aucun moment prononcée.
Ainsi voulut-il qu'elle fût secrète
Et qu'il n'y eût ni porte ni entrée
Sauf une petite fenêtre.
Voilà l'endroit où Lancelot fut obligé de demeurer,
Et on lui donnait à manger,
Mais chichement et péniblement,
Par cette petite fenêtre
Dont il vient d'être question,
Tout comme l'avait dit et ordonné
Le félon débordant de traîtrise.
Méléagant a donc tout fait selon sa volonté;
Il se rend alors
Tout droit à la cour du roi Artur.
Le voilà déjà arrivé là-bas,
Et quand il vint devant le roi,
Tout plein d'orgueil et de véhémence,
Il a commencé sa harangue :
Roi, devant toi et dans ta cour
Je me suis engagé à livrer bataille;
Mais de Lancelot je ne vois même pas l'ombre ici,
Alors qu'il a accepté de s'opposer à moi.
Et cependant, ainsi qu'il se doit,
J'offre ma bataille, au vu et au su de tous,
À ceux que je vois ici à présent.
Et s'il se trouve ici, qu'il vienne donc
Et soit en mesure de me tenir parole
En votre cour au bout d'un an à partir d'aujourd'hui.
Je ne sais si l'on vous a jamais dit
De quelle manière et de quelle façon
Cette bataille fut organisée;
Mais ici même je vois des chevaliers
Qui assistèrent à nos accords
Et qui sauraient vous le dire
S'ils voulaient reconnaître la vérité.
Mais s'il veut me contester cette chose,
Je n'aurai point recours à un mercenaire;
Je la prouverai sur son propre corps.
La reine, assise
Aux côtés du roi, attire celui-ci vers elle
Et se met à lui dire :
Sire, savez-vous qui est cet homme ?
C'est Méléagant, qui s'empara de moi
Alors que m'escortait Keu le sénéchal :
Il lui causa beaucoup de honte et de peine.
Et le roi lui a répondu :
Madame, je l'ai compris parfaitement :
Je sais fort bien que c'est l'homme
Qui gardait mon peuple dans l'exil.
La reine n'en dit plus un mot;
Le roi adresse sa parole
À Méléagant, et il lui dit :
Ami, fait-il, que Dieu me vienne en aide,
De Lancelot nous restons
Sans nouvelle, ce qui nous cause un grand chagrin.
— Sire roi, fait Méléagant,
Lancelot me dit qu'ici
Sans faute je le trouverais;
Je ne dois aucunement lui réclamer
Cette bataille ailleurs qu'en votre cour.
Je désire que tous ces barons
Qui sont ici présents me soient témoins
Que je le somme de comparaître dans un an,
Selon les accords solennels que nous fîmes,
Là où nous prîmes l'engagement de nous battre.
Ému par ce discours,
Gauvain se met Debout, car il est navré
Par les paroles qu'il entendit,
Et il dit : Sire, de Lancelot
Il n'existe pas de trace en toute cette terre;
Mais nous le ferons rechercher,
Et, s'il plaît à Dieu, nous le retrouverons
Avant que l'année ne s'achève,
S'il n'est pas mort ou emprisonné.
Et s'il ne se présente pas, accordez-moi alors
La bataille, et je la ferai à sa place :
Au nom de Lancelot je revêtirai les armes
Au jour convenu, s'il ne revient pas à temps.
— Oh ! pour l'amour de Dieu, beau sire roi,
Fait Méléagant, accordez-lui sa demande :
Lui veut la bataille et, moi aussi, je vous en prie,
Car je ne connais pas au monde un chevalier
Avec lequel j'aimerais autant me mesurer,
À la seule exception de Lancelot.
Mais sachez bien
Que si l'un des deux ne combat contre moi,
Nul échange ni nul remplaçant
Ne fera mon affaire - je n'accepterai qu'un de ces deux-là.
Et le roi dit qu'il accorde tout,
Si Lancelot ne revient pas dans l'année.
Alors, Méléagant quitte les lieux
Et le roi s'en va de la cour;
Il ne s'arrêta que lorsqu'il eut trouvé
Le roi Bademagu, son père.
Devant celui-ci, afin de se donner des airs
De preux et d'homme important,
Il commença à composer son personnage
Et à faire le glorieux.
Ce jour-là, le roi Bademagu tenait
Une cour fort joyeuse à Bade, sa cité.
Ce fut le jour anniversaire de sa naissance,
Pour cette raison il la tint grande et plénière;
Y assistèrent des gens de diverses sortes,
Venus auprès de lui en très grand nombre.
Le palais fut plein à craquer
De chevaliers et de demoiselles;
Mais parmi celles-ci il y en eut une
Qui était la sur de Méléagant -
Je vous dirai d'ici peu
Ce que je pense et entend faire d'elle,
Mais à présent je ne veux pas en dire davantage,
Car cela m'éloignerait de ma matière
Si j'en parlais en ce moment-ci;
Je ne veux point l'estropier
Ni la corrompre ou la forcer;
Je préfère lui faire suivre un bon et droit chemin.
Je vous dirai donc maintenant
Ce qui est advenu de Méléagant,
Lequel, publiquement et devant tout le monde,
Dit à haute voix à son père :
Père, fait-il, que Dieu m'absolve,
S'il vous plaît, dites-moi la vérité,
Ne doit-on pas se sentir comblé de joie
Et n'exhibe-t-on pas un très grand mérite
Lorsqu'à la cour d'Artur
On se fait craindre par la force de ses armes ?
Le père, sans en écouter davantage,
Répond à sa question :
Fils, fait-il, tous ceux qui sont bons
Doivent honorer et servir
Celui qui peut mériter cette estime-là,
Et ils devraient rechercher sa compagnie.
Alors le roi le cajole et le prie,
Et lui dit de ne plus garder le silence
Au sujet de pourquoi il a mentionné tout cela, de dire
Ce qu'il cherche, ce qu'il veut et d'où il vient.
Sire, je ne sais pas si vous vous souvenez -
C'est son fils Méléagant qui parle -
Des termes et du pacte
Qui furent formulés et enregistrés
Lorsque, grâce à vous, nous nous mîmes d'accord,
Moi-même et Lancelot, tous deux ensemble.
Il vous en souvient fort bien, me semble-t-il,
Qu'on nous dit devant un certain nombre de personnes
De nous retrouver au bout d'un an
À la cour d'Artur, prêts au combat.
Je m'y présentai au jour convenu,
Tout préparé et disposé à faire
Ce pour quoi j'y étais allé;
Je fis tout ce que j'étais censé faire;
Je recherchai et réclamai Lancelot
Contre qui je devais me battre;
Mais je ne pus ni le voir ni le trouver;
Il s'en est enfui ou il s'est dérobé.
Eh bien, je n'en suis point revenu les mains vides,
Car Gauvain a engagé son serment
Que si Lancelot n'est plus en vie
Ou s'il ne se présente pas dans les délais prévus,
Il m'a bien dit et promis
Que cette fois-ci aucun sursis ne serait permis,
Mais que lui-même ferait la bataille
Contre moi, à la place de Lancelot.
Artur n'a pas de chevalier qu'on estime
Autant que celui-là, c'est bien connu;
Mais avant que ne refleurissent les sureaux,
Je verrai, moi, pourvu qu'on en arrive à échanger des coups,
Si sa renommée correspond à ses capacités réelles -
Et j'aimerais bien que cela se fît tout de suite !
— Fils, fait le père, c'est donc à juste titre
Qu'ici l'on te considère comme un fou.
Que celui qui ne le savait pas encore
Sache par ta propre bouche l'étendue de ta folie;
Il est indéniable que ceux qui ont bon coeur pratiquent l'humilité,
Mais le fou et l'orgueilleux outrecuidant
Ne seront jamais libérés de leur folie.
Fils - je le dis pour ton propre bien - ton caractère
Est tellement dur et sec
Qu'il ne renferme aucune douceur ni amitié;
Ton coeur est trop sans pitié :
Tu es entièrement pris par la folie.
Voilà pourquoi je te trouve indigne;
Voilà ce qui finira par t'abattre.
Si tu es vraiment preux, ils seront suffisamment nombreux
Ceux qui sauront en témoigner
Au moment qu'il faudra;
L'homme de valeur n'a point besoin de vanter
Son courage afin de rendre plus d'éclat à ses exploits;
C'est de l'acte lui-même qu'il convient de faire l'éloge;
Même pas du montant de la valeur d'une alouette
Ne t'aide à monter en estime l'éloge
Que tu fais de toi-même; au contraire, je t'en estime bien moins.
Fils, je te corrige; mais à quoi bon ?
Tout ce qu'on peut dire à un fou ne vaut guère grand-chose,
Car on finit toujours par se faire débouter
Quand on cherche à guérir le fou de sa folie;
Et le bien que l'on enseigne et révèle
Ne sert à rien s'il n'est pas mis en application -
Il est tout de suite parti et perdu.
Alors Méléagant fut frappé de désespoir
Et hors de lui;
Jamais homme né de femme -
Je peux bien vous l'affirmer -
Vous ne vîtes aussi rempli de colère
Que lui; et à cause de ce courroux
La paille fut alors rompue,
Car il ne ménagea en rien
Son père, en lui disant plutôt :
Est-ce un songe ou délirez-vous seulement
Lorsque vous prétendez que je suis atteint de démence
Seulement parce que je vous raconte ma manière d'être ?
C'est comme à mon seigneur que je croyais
Venir à vous, comme à mon père;
Mais les apparences semblent être tout autres,
Car vous m'insultez plus grossièrement,
D'après moi, que vous ne devriez;
Vous êtes incapable de dire la raison
Pour laquelle vous avez entrepris cette harangue.
— Non, au contraire !--Alors, expliquez-vous !
— C'est qu'en toi je ne vois rien
Excepté folie et rage.
Je connais fort bien les opérations de ton coeur;
Il te réserve de nouveaux malheurs.
Maudit soit celui qui pensera jamais
Que Lancelot, le courtois parfait,
Qui de tous, sauf de toi, est très apprécié,
Ait pris la fuite par peur de toi;
À mon sens, il n'est plus de ce monde
Ou il est enfermé en une prison
Dont la porte est si solidement fermée
Qu'il ne peut pas en sortir sans autorisation d'autrui.
Sûrement, ce qui me ferait
Le plus durement souffrir serait
Qu'il fût mort ou exposé à de graves périls.
Ce serait à coup sûr une trop grande perte
Si un être aussi exceptionnel,
Aussi beau, preux et serein
Devait disparaître avant son temps;
Mais plaise à Dieu qu'il n'en soit pas question !
Alors Bademagu se tait,
Mais tout ce qu'il avait dit et raconté,
Une de ses filles
L'avait écouté et entendu;
Apprenez qu'il s'agit bien de la demoiselle
Que je mentionnai plus haut dans mon histoire
Et qui n'est pas contente lorsqu'on raconte
Pareilles choses au sujet de Lancelot.
Elle se rend bien compte qu'on l'enferma dans un cachot,
Puisque personne ne sait où il peut bien demeurer.
Que Dieu cesse de m'aimer, fait-elle,
Si jamais je prends du repos
Avant d'avoir de lui
Des nouvelles précises et exactes.
Alors sans tarder un instant de plus,
Sans faire de bruit et sans la moindre parole,
Elle court monter sur une mule
Fort belle et à l'allure douce.
Mais, pour ma part, je vous dirai
Qu'elle ne sait point quelle direction
Prendre lorsqu'elle quitte la cour.
Elle n'en sait rien, elle ne cherche point à se renseigner,
Mais elle entre dans le premier chemin
Qu'elle trouve, et elle s'en va bon train
Sans savoir où, à l'aventure,
Sans chevalier et sans serviteur.
Elle se dépêche beaucoup, pressée
D'atteindre ce qu'elle désire.
Elle s'agite et elle se démène,
Mais l'affaire ne sera point terminée de sitôt !
Il ne faut pas qu'elle se repose
Ni qu'elle prolonge son séjour là où elle s'arrête
Si elle compte mener à bien
Ce qu'elle a entrepris de faire :
Arracher Lancelot de sa prison,
Si elle le retrouve et si elle peut le faire.
Pourtant je pense qu'avant de le trouver,
Elle aura exploré bien des pays
Et fait maints voyages dans tous les sens
Avant d'entendre nulle nouvelle de lui.
Mais à quoi bon vous raconter
Ses gîtes nocturnes et ses journées ?
Mais elle a parcouru tant de chemins,
En amont et en aval, ici et là-bas,
Qu'un mois, ou plus, s'écoula
Sans qu'elle pût en apprendre davantage
Ou moins qu'elle savait auparavant,
C'est-à-dire rien du tout.
Un jour, en traversant
Un champ, bien triste et pensive,
Elle aperçut dans le lointain, sur un rivage,
Au bord d'un bras de mer, une tour,
Mais il n'y avait aux alentours, à une lieue de distance,
Aucune maison, hutte ou demeure.
C'est Méléagant qui l'avait fait bâtir
Et qui y avait fait mettre Lancelot,
Mais la demoiselle ignorait tout cela.
Et dès qu'elle l'eut vue,
Elle la regarda fixement
Sans en détourner les yeux;
Son coeur lui fait la promesse ferme
Que c'est bien là que se trouve ce qu'elle a tant cherché.
Elle est enfin arrivée au terme de ses efforts,
Car droit à son but l'a menée
Fortune après l'avoir tellement mise à l'épreuve.
La pucelle se dirige vers la tour
Qu'elle finit par atteindre.
Elle la contourne, tendant l'oreille et aux écoutes,
En concentrant toute son attention
Afin de savoir de façon certaine si elle ne pourrait entendre
Quelque chose qui ferait sa joie.
Elle regarde en bas, elle observe en haut;
Elle constate que la tour est solide, haute et massive;
Elle s'étonne de n'y voir
Ni porte ni fenêtre,
À part une petite ouverture étroite.
Imposante par sa hauteur et bien droite,
La tour n'avait ni échelle ni escalier.
Pour cette raison, elle croit que c'est fait exprès ainsi,
Et que Lancelot s'y trouve enfermé;
Avant de manger quoi que ce soit,
Elle saura si c'est vrai ou non.
Alors elle veut l'appeler par son nom :
Elle voulait appeler Lancelot,
Mais quand elle est juste sur le point de le faire, elle entendit -
Pendant qu'elle gardait encore le silence -
Une voix qui se lamentait
Dans la tour et qui disait sa peine extraordinaire et cruelle,
En ne réclamant autre chose que la mort.
Elle réclame la mort et elle déplore son sort,
Sa souffrance est insupportable, elle veut mourir :
Celui qui parlait déclarait son mépris et de sa vie
Et de son corps, et disait
Faiblement, d'une voix basse et rauque :
Aïe ! Fortune, comme ta roue
À laidement tourné pour moi !
Tu me l'as fait tourner pour mon plus grand mal,
Car j'étais au sommet, je suis maintenant tombé au plus bas;
Avant j'étais bien, maintenant je vais mal;
Maintenant tu me verses des larmes, avant tu me souriais.
Las, misérable, pourquoi te fiais-tu à elle,
Vu qu'elle t'a si vite abandonné !
En si peu de temps tu as provoqué ma chute :
L'expression `de si haut si bas' s'applique à mon cas.
Fortune, quand tu me jouas ce tour vilain,
Tu fis une bien mauvaise chose, mais que t'importe à toi ?
Le sort des gens ne t'intéresse nullement.
Ah ! Sainte Croix, Saint-Esprit,
Comme je suis perdu, comme je suis réduit à néant !
Je ne suis plus rien du tout !
Ah ! Gauvain, vous dont la vaillance n'a pas d'égale,
Vous qui surpassez en bonté tous les autres,
Vraiment je m'étonne et n'arrive pas à comprendre
Pourquoi vous ne m'apportez aucun secours !
Vraiment, vous tardez beaucoup trop,
Votre conduite n'est guère courtoise;
Il mérite bien d'avoir votre aide,
Celui pour qui jadis vous éprouviez tant d'affection !
Vraiment, de ce côté de la mer ou au-delà
- Je peux l'affirmer sans hésitation -
Il n'existe aucun lieu écarté, aucune cachette
Où je ne serais allé pour vous chercher
Pendant sept ans ou dix,
Si je savais que vous étiez en prison,
Jusqu'au moment de vous retrouver.
Mais à quoi sert ce débat que je mène ?
Mes difficultés ne comptent pas suffisamment pour vous
Pour que vous acceptiez de faire un effort.
Le proverbe du vilain affirme avec raison
Que ce n'est qu'à grand-peine qu'on trouve jamais un ami;
On peut facilement éprouver
Qui est le vrai ami quand le malheur frappe.
Las ! Cela fait plus d'un an qu'on m'a mis
Ici dans cette tour qui est ma prison.
Vraiment, c'est une chose indigne de vous,
Gauvain, que de m'y avoir laissé languir.
J'ai bien l'espoir que vous n'en savez rien,
J'espère que je vous blâme à tort.
Vraiment, c'est bien le cas, j'en conviens,
Et je vous fis une grande injure et un grand mal
En pensant ainsi, car je suis certain
Que rien dans ce monde sublunaire
N'aurait pu empêcher que fussent venus ici
Vos gens et vous-même pour me libérer
De cette peine et de cette adversité où je suis
Si vous l'aviez su pour de vrai;
Et vous auriez accepté de le faire comme un devoir,
Pour des raisons d'amour et d'amitié -
Je n'en dirai jamais plus rien d'autre.
Mais tout est fini, cela ne se fera pas.
Ah ! Que de Dieu et de saint Sylvestre
Soit maudit - et que Dieu le détruise -
Celui qui me voue à pareille honte !
Nul autre n'est pire que lui,
Méléagant, qui par envie
M'a fait tout le mal qu'il put.
Alors il cesse de parler, alors se tut
Celui qui se lamente sur son sort.
Mais alors celle qui en bas attend patiemment
Avait entendu tout ce qu'il avait dit;
Elle n'a plus perdu de temps à attendre,
Car maintenant elle se sait bien arrivée à sa destination,
Et, sûre de son fait, elle l'appelle :
Lancelot !, lui crie-t-elle de toutes ses forces,
Ami, vous qui êtes là-haut,
Parlez donc à celle qui est une amie !
Mais celui qui se trouvait à l'intérieur ne l'entendit point.
Et la demoiselle redouble son effort
Jusqu'à ce que celui qui manque entièrement de force
Parvienne à grand-peine à l'entendre, et il se demanda
Avec étonnement qui peut bien être la personne qui l'interpella.
Il entend la voix, il s'entend appeler,
Mais il ignore qui l'appelle :
Il pense que ce doit être un fantôme.
Il regarde tout autour de lui,
Pour voir s'il verrait quelqu'un;
Mais il ne voit que la tour et lui-même.
Dieu, fait-il, qu'est-ce que j'entends ?
J'entends parler et ne vois personne !
Certes, c'est plus que merveilleux,
Je ne dors pas, mais suis complètement éveillé.
Peut-être, si cela m'arrivait en dormant,
Je saurais qu'il s'agit d'une illusion,
Mais je suis éveillé et ce mystère me bouleverse.
Il se lève alors non sans peine
Et se dirige vers la lucarne
En traînant la jambe.
Arrivé près d'elle, il s'y appuie
Et s'arrange à grande peine pour y engager la tête.
Après avoir promené ses yeux au-dehors
Le mieux qu'il put,
Il aperçut celle qui l'avait appelé,
Sans arriver à la reconnaître;
Mais elle a vite fait de le reconnaître, lui.
Lancelot, lui dit-elle,
Je suis venue de bien loin vous retrouver.
Maintenant c'est chose faite,
Dieu merci, je vous ai découvert.
Je suis celle qui a requis de vous,
Quand vous vous en alliez vers le
Pont de l'Épée,
Un don, que vous m'avez accordé
Très volontiers, à ma demande :
Ce fut la tête du chevalier vaincu par vous
Et que je détestais;
Je vous la fis trancher.
En reconnaissance de ce don
Je me suis mise en route :
Je vais vous sortir de prison.
— Demoiselle, je vous remercie,
Dit l'emprisonné;
Je serai bien récompensé
Du service que je vous ai rendu,
Si je sors d'ici.
Si vous arrivez à me libérer,
Je puis vous assurer et promettre
Que je serai désormais votre vassal,
Et je vous le jure par saint Paul l'apôtre !
Et aussi vrai que je souhaite un jour voir
Dieu de mes yeux,
Il ne se passera pas de jour que je ne fasse
Tout ce qu'il vous plaira de me commander.
Vous ne saurez demander
Quoi que ce soit, si j'en ai le pouvoir,
Que vous ne l'obteniez sans délai.
— Ami, soyez sans crainte,
On vous sortira d'ici.
Aujourd'hui même vous serez libéré :
On aurait beau me donner mille livres,
Rien n'empêchera votre sortie de la tour avant demain.
Puis je vous trouverai un bon asile,
Où vous connaîtrez repos et confort.
Tout ce qui m'appartient
Est à votre disposition.
Ne craignez rien;
Mais d'abord il va falloir chercher,
Où que ce soit dans ces parages,
Quelque outil dont vous puissiez,
À condition que je le trouve, élargir cette lucarne
Suffisamment pour pouvoir sortir par elle.
— Dieu permette que vous le trouviez !,
Fait Lancelot, qui est tout à fait de cet avis;
Et j'ai ici de la corde en quantité
Que mes geôliers m'ont laissée
Pour hisser mon manger,
Un dur pain d'orge et de l'eau croupie
Qui me soulève le coeur et me rend malade.
Alors la fille de Bademagu
Se met en quête et trouve un pic solide,
Aussi massif qu'aigu qu'elle fait parvenir en haut;
Lancelot en heurte et frappe la pierre,
Et tant la martèle et creuse,
Malgré sa fatigue,
Que le voilà sorti.
Maintenant l'allégresse s'empare de lui,
Sachez que sa joie est grande,
Quand enfin il s'est échappé de prison
Et qu'il se trouve hors de la tour
Où il a été si longtemps enfermé.
Élargi de sa geôle, il respire au grand air;
Je peux vous dire que pour tout l'or
Répandu à travers le monde,
Si on l'avait rassemblé en une pile
Et qu'on le lui eût donné en paiement,
Il ne serait pas retourné en prison.
Voici Lancelot en liberté,
Mais si faible qu'il chancelait
D'épuisement et de faiblesse.
La demoiselle le hisse devant elle
Sur sa mule avec douceur, sans lui faire de mal,
Puis ils s'éloignent rapidement.
Elle prend exprès des chemins détournés
Pour qu'on ne les voie pas.
Ils chevauchent secrètement,
Car s'ils l'avaient fait ouvertement,
Quelqu'un aurait bien pu
Les reconnaître et mettre en péril,
Ce qu'elle n'aurait voulu à aucun prix.
Elle évite donc les endroits dangereux
Et arrive à une demeure
Où elle séjourne souvent
À cause de son installation somptueuse.
Logis et serviteurs
Lui appartiennent entièrement.
Le lieu était salubre et secret
Et il y avait là de tout en abondance.
Lancelot est arrivé là avec elle :
Dès sa venue au manoir,
Après l'avoir débarrassé de sa robe,
La demoiselle l'étend Sur une belle et haute couche,
Ensuite elle le lave et le soigne
Si bien que je ne saurais raconter
Même la moitié de ce qu'elle fit.
Doucement elle le manie et le masse
Comme s'il se fût agi de son propre père :
Elle le restaure et le remet en état,
C'est entièrement qu'elle le transforme et le change.
Maintenant il est devenu beau comme un ange,
Plus souple et plus agile
Que personne que vous ayez jamais vu.
Il n'a plus l'air famélique ou galeux,
Il est redevenu beau et fort.
Le voilà levé.
La demoiselle lui a trouvé
La plus belle robe qu'elle put,
Dont elle l'a revêtu à son lever,
Et lui l'a endossée avec plaisir,
Plus léger qu'un oiseau qui s'envole.
Il embrasse la demoiselle
Et lui dit amicalement :
Amie, c'est à vous seule
Et à Dieu que je rends grâces
D'avoir retrouvé ma santé.
Je vous dois d'être sorti de prison.
En retour, mon coeur, mon corps,
Mes biens et mon service vous appartiennent.
Vous pouvez en disposer à votre gré.
Vous avez tant fait pour moi que je suis tout vôtre,
Mais il y a longtemps que je ne suis allé
À la cour d'Artur, mon seigneur,
Lui qui m'a toujours grandement honoré,
Et où j'ai pas mal de choses à faire.
Or donc très douce amie,
Je vais vous prier de bien vouloir
Me permettre d'y aller.
C'est bien volontiers
Que j'irais, si cela vous plaisait.
— Lancelot, très cher ami,
Fait la demoiselle, je le veux bien,
Car je désire, où que ce soit,
Votre honneur et votre bien.
Elle lui fait cadeau d'un destrier superbe,
Le meilleur qu'on vit jamais;
Lui saute en selle
Sans demander d'aide aux étriers :
En un clin d'oeil il fut à cheval.
Alors ils prennent congé l'un de l'autre
Et se recommandent mutuellement à Dieu.
Lancelot s'est mis en route,
Si transporté de joie que, même si j'essayais,
Je ne saurais dire Son bonheur
De s'être échappé du lieu
Où il était pris comme dans une trappe,
Mais il s'en va répétant
Qu'il se vengera du traître indigne de sa race,
Qui a été bien mal avisé de le tenir en prison
Et dont il vient de déjouer l'astuce.
Bien malgré lui je m'en suis tiré !
Là-dessus il jure par le coeur et le corps
De Celui qui créa le monde
Qu'il n'y a ni avoir ni richesse
De Babylone jusqu'à Gand
Qui permettrait à Méléagant
D'échapper à la mort, s'il le tenait
Et qu'il l'eût vaincu,
Car celui-ci lui a joué trop de tours méchants.
Mais les choses se présentent de telle façon
Qu'il sera bientôt à même de se venger;
En effet ce même Méléagant
Qu'il menace et croit déjà tenir
Était ce jour-là venu à la cour d'Artur,
Sans d'ailleurs y avoir été convoqué.
Dès qu'il y fut il demanda Gauvain
Et obtint de le voir.
Alors le traître, le félon
S'enquit auprès de lui de Lancelot,
Si on l'avait vu ou retrouvé,
Comme s'il n'en savait rien.
Mais justement il n'était pas au courant,
Bien qu'il crût être bien informé.
Et Gauvain lui affirma qu'il ne l'avait vu
Et qu'il n'était pas revenu.
Du moment que je ne le trouve pas,
Fait Méléagant, venez donc
Me tenir la promesse que vous m'avez faite,
Car je ne vous attendrai pas davantage.
— Je vous tiendrai, répond Gauvain,
Ce dont nous sommes convenus;
S'il plaît à Dieu en qui je crois,
Je compte bien m'acquitter envers vous.
Mais si comme aux dés
Je jette plus de points que vous,
Par Dieu et sainte Foi,
Je saisirai l'enjeu tout entier,
Sans rien en abandonner.
Alors Gauvain sur-le-champ
Fait étendre à terre
Un tapis devant lui.
À son commandement ses écuyers
Ne se sont pas esquivés,
Mais sans maugréer ni protester
Ils exécutent son ordre.
Ils apportent le tapis et l'étendent
Là où Gauvain le désire.
Alors celui-ci s'assied dessus
Et se fait armer
Par les valets qu'il trouve devant lui,
Et qui ont enlevé leurs manteaux.
Il y en avait trois, je ne sais
S'ils étaient ses cousins ou ses neveux,
En tout cas ils connaissaient bien leur métier.
Ceux-ci l'arment avec une telle précision
Qu'il n'y a rien en ce monde
Qu'on aurait pu leur reprocher,
En alléguant quelque faute
Commise par eux.
Après avoir armé Gauvain
L'un d'eux lui amène un destrier d'Espagne
Capable de courir plus vite à travers
Campagne, bois, monts et vaux
Que le célèbre Bucéphale.
Sur le cheval dont je vous parle
Grimpe ce chevalier d'élite,
Gauvain, le plus expert
De tous les chevaliers chrétiens.
Déjà il allait saisir son écu,
Quand il vit descendre en face de lui
Un Lancelot auquel il ne s'attendait guère.
Qu'il lui soit apparu si soudain
Lui semblait miraculeux,
Et je ne crois pas mentir
En disant qu'un miracle s'est produit
Aussi grand que si Lancelot était tombé du ciel
Devant lui en ce moment.
Mais maintenant rien n'arrête Gauvain,
Nulle tâche d'aucune sorte,
Dès qu'il voit que c'est vraiment Lancelot :
Il descend au plus vite de son cheval,
Va vers lui les bras ouverts,
Le salue et l'embrasse.
Il se réjouit fort
D'avoir retrouvé son compagnon.
Je ne mentirai pas,
Vous pouvez m'en croire,
En vous disant que sur-le-champ Gauvain
Aurait refusé une couronne
Plutôt que de ne pas revoir Lancelot.
Déjà Artur sait, déjà tous savent
Que Lancelot, si longtemps attendu,
Est revenu sain et sauf,
S'en fâche qui voudra.
Tous se réjouissent
Et pour le fêter la cour s'assemble :
Pendant si longtemps on a souhaité son retour !
Il n'y a personne, jeune ou vieux,
Qui ne se livre à la joie.
La joie efface et anéantit
La tristesse qui régnait auparavant à la cour :
Le chagrin s'enfuit, et paraît
La joie qui si fort les anime.
Et la reine, est-ce qu'elle ne participe pas
À toutes ces réjouissances ?
— Bien sûr qu'elle y participe, et toute la première.
— Comment ça ?
— Mais où voulez-vous qu'elle soit ?
Elle ne connut jamais joie si grande
Comme elle en a du retour de Lancelot,
Comment pourrait-elle l'accueillir autrement ?
Elle se tient si près de lui
Que peu s'en faut
Que son corps ne suive son coeur.
— Où se trouve donc le coeur ?
— Il couvre Lancelot de baisers.
— Et le corps pourquoi marque-t-il de la réserve ?
Pourquoi sa joie n'est-elle pas entière ?
Est-ce par colère ou haine ?
— Certes non, pas du tout,
Mais peut-être que nombre de gens,
Le roi, les autres qui l'entourent,
Qui n'ont pas les yeux fermés,
Auraient tôt fait de découvrir l'affaire,
Si à la vue de tous la reine avait voulu faire
Tout ce que lui dictait son coeur;
Et si sa raison ne lui avait retiré
Cette folle pensée et ce désir insensé,
Tous auraient pu voir ses sentiments profonds
Et mesurer l'étendue de sa folie.
C'est pourquoi sa raison maîtrise
Son coeur brûlant et sa pensée ardente,
Et les a quelque peu calmés.
La reine a remis les choses à plus tard,
Jusqu'à ce qu'elle voie et trouve
Un lieu plus favorable et moins public,
Où elle et Lancelot seront plus à l'aise
Qu'ils ne sont à l'heure présente.
Artur est plein de prévenances pour Lancelot
Et, après lui avoir témoigné toute son estime,
Il lui dit : Ami, depuis longtemps
Je ne me suis à ce point réjoui
D'apprendre des nouvelles de quelqu'un
Mais je me demande en vain
En quelle terre, en quel pays
Vous êtes resté si longtemps.
Tout un hiver et tout un été
Je vous ai fait chercher un peu partout,
Sans que personne ait pu vous trouver.
— Certes, sire, fait Lancelot,
En peu de mots je puis vous dire
Tout ce qui m'est advenu.
Méléagant, ce traître félon,
M'a tenu en prison
Dès le moment que les emprisonnés
En sa terre ont été libérés.
Il m'a fait vivre de façon abjecte
Dans une tour près de la mer.
C'est là qu'il m'a fait enfermer
Et là j'en serais encore à vivre dans la détresse
Si ce n'était pour une amie à moi,
Une demoiselle à qui je rendis
Jadis un service minime.
En échange d'un bien petit don
Elle m'a fait un magnifique cadeau :
Elle m'a grandement honoré et récompensé.
Quant à celui pour qui je ne ressens nulle amitié
Et qui m'a procuré
Honte et malheur,
J'entends sans le moindre délai
Lui rendre la monnaie de sa pièce.
Il est venu se faire payer et il le sera.
Il ne faut pas qu'il se morfonde
À attendre le paiement, car tout est prêt -
La somme prêtée, principal et intérêt;
Mais à Dieu ne plaise qu'il ait à s'en louer.
Alors Gauvain dit à Lancelot :
Ami, ce paiement,
Si je le rembourse à votre créancier,
Ce sera un bien petit service que je vous rendrai,
Et puis je suis déjà à cheval
Et fin prêt, comme vous le voyez.
Très cher ami, ne me refusez pas
Ce don que je requiers.
Lancelot déclare qu'il se laisserait
Arracher un oeil, ou même les deux yeux,
Plutôt que d'accéder à la requête de Gauvain.
Il jure que cela n'arrivera jamais.
En tant que débiteur, il faut qu'il repaie Méléagant,
Il en a prêté serment.
Gauvain voit bien que tout
Ce qu'il saura dire est complètement inutile.
Il enlève son haubert
Et se désarme entièrement.
Lancelot revêt l'armure de Gauvain
Sans tarder davantage,
Car le temps lui semble long
En attendant de repayer sa dette.
Il ne sera pas content avant d'avoir remboursé
Méléagant, qui s'étonne
Outre mesure du prodige
Qu'il voit et contemple de ses yeux;
Pour un peu il sortirait de ses gonds
Et en perdrait la raison.
Certes, se dit-il, j'eus bien tort,
Avant de venir ici,
De ne pas aller voir si je tenais toujours
Prisonnier en ma tour
Celui qui vient de me jouer un tel tour.
Mais, mon Dieu, pourquoi serais-je allé vérifier ?
Comment, pour quelle raison aurais-je cru
Qu'il puisse échapper de là ?
Est-ce que les murs ne sont pas puissamment bâtis,
Et la tour suffisamment solide et haute ?
Il n'y avait ouverture ni faille
Par où l'on pût s'évader,
À moins d'une aide venue de l'extérieur.
Peut-être le secret ne fut-il pas gardé.
Admettons que la tour n'ait pas tenu ensemble
Et se soit écroulée,
Lancelot n'aurait-il pas été écrasé,
Mutilé et mort en même temps ?
Bien sûr, que Dieu me soit en aide,
Si le mur s'était écroulé, il n'aurait pu échapper à la mort.
Mais je crois qu'avant que le mur ne s'écroule,
Toute l'eau de la mer disparaîtra
Sans laisser de trace,
Et le monde cessera d'exister,
Ou bien le mur sera détruit de force.
Mais la situation est tout autre  :
On a aidé Lancelot à s'échapper,
Il ne s'est pas envolé autrement.
On s'est mis d'accord pour me trahir.
Qu'importe le moyen employé, il s'est bel et bien évadé;
Mais si j'avais mieux pris mes précautions,
Tout cela ne serait pas arrivé,
Et il ne serait jamais revenu à cette cour.
Mais il est trop tard pour des regrets  :
Comme le disent si bien les paysans,
Parlant proverbialement,
À quoi bon fermer la porte de l'écurie
Quand votre cheval a été emmené ?
Je sais trop bien que je serai
Honni et vilipendé
Si je ne souffre et endure mon sort.
Mais pourquoi parler de souffrir et d'endurer ?
Tant que je pourrai durer,
Je lui donnerai de quoi l'occuper,
Si cela plaît à Dieu, en qui repose ma confiance.
Méléagant, qui cherche ainsi à se rassurer,
Réclame qu'on les mène,
Lui et Lancelot, au lieu du combat.
Et cela se fera sous peu, me semble-t-il,
Car Lancelot a hâte de l'attaquer
Et se dispose à triompher rapidement de lui.
Mais avant qu'ils ne foncent l'un sur l'autre
Le roi Artur leur dit de se rendre
En bas sur le pré au pied de la tour
De là jusqu'en Irlande il n'y en a pas de plus beau.
Tous deux s'y rendent,
Vite ils ont dévalé la pente.
Le roi y va et toute sa cour,
En groupes nombreux on s'attroupe,
Personne ne demeure en arrière.
Aux fenêtres parmi les spectateurs s'installent
La reine et mainte dame et demoiselle,
Dont il y avait de fort belles.
Dans le pré s'élevait un sycamore,
Un arbre de toute beauté,
Au feuillage spacieux.
Il était entouré
D'herbe fine et drue
Qui en tout temps était fraîche.
Sous ce superbe sycamore,
Qui datait du temps d'Abel,
Jaillissait une claire fontaine
Qui s'écoule rapidement.
Le gravier étincelle
Comme si c'était de l'argent,
Et le conduit, à ce que je crois,
Était fait de l'or le plus pur.
L'eau coule en bas dans le pré
Entre deux plantations d'arbres au milieu d'un vallon.
C'est là qu'il plaît au roi de s'asseoir,
Car il n'y voit rien qui lui paraisse laid.
Il fait reculer les spectateurs,
Et Lancelot fonce
Impétueusement sur Méléagant,
Comme sur quelqu'un qu'il hait de toute sa haine.
Mais avant de le frapper,
Il lui dit à voix très haute et menaçante :
Venez par là, je vous défie !
Et sachez bien, je vous le promets,
Que je ne vous épargnerai point.
Alors il éperonne son destrier,
Mais d'abord il s'éloigne
La distance d'une portée d'arc.
Puis tous deux laissent courir leurs chevaux
De toute leur force.
Ils se frappent maintenant l'un l'autre
Sur leurs écus aux ais solidement assemblés
Et réussissent à les transpercer,
Mais pour l'instant ni l'un ni l'autre
N'est blessé en sa chair.
Sans s'arrêter ils continuent leur chevauchée,
Puis reviennent s'asséner de grands coups,
Emportés qu'ils sont par leurs montures,
Contre leurs solides écus.
Leur ardeur redouble,
Les deux combattants sont preux et vaillants,
Leurs destriers vigoureux et rapides,
Et comme ils ont frappé très fort
Sur les écus attachés à leur cou,
Leurs lances les ont transpercés
Sans se briser en tronçons,
Et sont parvenues de force
Jusqu'à la chair nue.
Ils s'entrechoquent si vigoureusement
Qu'ils se retrouvent tous deux à terre.
Ni poitrail, ni sangles, ni étriers
Ne peuvent empêcher qu'en arrière
Chacun d'eux ne bascule hors de sa selle,
Qui ainsi reste vide de cavalier.
Les deux destriers qui ne sont plus montés
Courent à droite et à gauche,
L'un rue, l'autre mord,
Prêts tous deux à s'entretuer.
Les deux chevaliers une fois à terre
Se relèvent au plus vite,
Ils ont vite fait de tirer l'épée
À la lame gravée.
Ils placent l'écu devant leur visage
Et vont s'efforcer de trouver
Comment se faire du mal
Avec leurs bonnes épées tranchantes d'acier.
Lancelot ne redoute pas Méléagant,
Car il savait deux fois plus d'escrime
Que son adversaire,
L'ayant apprise dès son plus jeune âge.
Ils échangent donc de si rudes coups
Sur les écus attachés à leurs cous
Et sur les heaumes lamés d'or,
Qu'ils les ont bosselés et fendus.
Maintenant Lancelot serre Méléagant de près,
Il lui administre un coup si violent
Sur le bras droit bardé de fer,
Mais non protégé par l'écu,
Qu'il l'a coupé et tranché.
Et quand Méléagant se sent
Amputé de la main qu'il a perdue,
Il dit que Lancelot payera cher ce coup.
S'il peut en trouver le moyen,
Rien ne le retiendra,
Car il est si furieux et hors de lui
Que pour bien peu il en perdrait la raison,
Et il s'estimerait mal loti
S'il ne pouvait jouer un mauvais tour à son adversaire.
Il fonce sur lui, croyant le prendre au dépourvu,
Mais Lancelot sut se protéger;
Avec son épée tranchante
Il l'a si bien entaillé
Que Méléagant aura grand-peine à s'en remettre,
Même passé avril ou mai,
Car il lui rembarre le nasal dans les dents,
Lui en brisant trois.
Méléagant ressent une telle colère
Qu'il n'arrive pas à prononcer un seul mot,
Et il ne daigne pas implorer merci,
Car son orgueil s'y oppose,
Un orgueil qui le maîtrise et domine.
Lancelot vient à lui, délace son heaume
Et lui tranche la tête.
Jamais plus il ne lui jouera de mauvais tour;
Méléagant est tombé mort, c'en est fait de lui.
Mais je peux vous dire, aucun spectateur
Témoin de sa mort
N'éprouva la moindre pitié pour lui.
Le roi Artur et tous ceux qui l'entourent
Se livrent à la joie.
On désarme Lancelot,
Au milieu de la liesse générale,
Et on l'emmène de là.
Seigneurs, si j'en disais davantage,
Je dépasserais l'étendue de mon sujet,
C'est pourquoi je vais mettre un terme à mon travail;


Ici même s'arrête le récit.
Godefroi de Leigni, le clerc,
A terminé LA CHARRETTE;
Que nul ne songe à le blâmer
S'il a continué Chrétien,
Car il l'a fait avec l'approbation
De Chrétien, qui commença l’œuvre :
Lui est responsable de tout ce qui suit
Le moment où Lancelot fut emmuré,
C'est-à-dire jusqu'à la fin du conte.
Voilà son œuvre à lui; il ne veut rien y ajouter,
Ni retrancher, par crainte d'endommager le conte.

Ici se termine le ROMAN DE

LANCELOT DE LA CHARRETTE